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Politique des barrages : les limites d’un modèle

nabil taoufik - Politique des barrages : les limites d’un modèlenabil taoufik - Politique des barrages : les limites d’un modèle

Janvier 2026 aura brutalement rappelé une évidence : au Maroc, l’eau n’est plus seulement rare, elle est devenue imprévisible. Après des années de sécheresse, les pluies extrêmes ont rempli les barrages à une vitesse inédite, contraignant les autorités à procéder à des lâchers massifs pour éviter le scénario redouté de la surverse. En quelques jours, le pays est passé d’une gestion de la pénurie à une gestion de l’excès.

Mais derrière les images spectaculaires de retenues pleines se cache une réalité plus complexe. Un barrage affiché à 100 % n’est plus réellement plein. L’envasement grignote chaque année des dizaines de millions de mètres cubes de capacité, créant un “volume fantôme” qui fausse les statistiques et réduit la marge de sécurité en cas de crue. Le Maroc perd ainsi l’équivalent d’un barrage moyen par an sous l’effet des sédiments. L’euphorie des chiffres masque une fragilité structurelle.

La plaine du Gharb en a payé le prix. Les lâchers d’urgence, nécessaires pour préserver les digues, ont inondé des milliers d’hectares d’agrumes, de betteraves et de cultures maraîchères. Le paradoxe est cruel : l’abondance hydrique s’est transformée en choc économique. L’eau, ressource stratégique, est devenue facteur de pertes, d’endettement et de tensions sur les marchés agricoles.

Cette séquence révèle surtout les limites d’un modèle hydraulique hérité des années 1980, conçu pour stocker et résister, mais peu adapté à la brutalité des extrêmes climatiques actuels. Sécheresses longues, pluies concentrées, crues violentes : le cycle de l’eau a changé de régime. La réponse ne peut plus être uniquement infrastructurelle.

Le renforcement législatif adopté en février 2026 — classification stricte des barrages, audits systématiques, capteurs sismiques, jumeaux numériques — marque un tournant salutaire. Mais la sécurité des digues ne suffira pas. Le véritable défi est désormais stratégique : dévaser massivement, interconnecter les bassins via une autoroute de l’eau réellement dimensionnée, développer des barrages “intelligents” capables d’anticiper les crues grâce aux données météorologiques et à l’intelligence artificielle.

Le débat dépasse la technique. Il touche à la souveraineté hydrique, à la justice territoriale et à la résilience agricole. Peut-on continuer à faire du Gharb la variable d’ajustement de la sécurité nationale ? Peut-on compter des mètres cubes théoriques alors que la capacité réelle se réduit ?

Le défi n’est plus seulement de retenir l’eau. Il est de la piloter, de la déplacer, de la partager et de l’anticiper dans un pays confronté à la montée des extrêmes. Le mètre cube est devenu une unité stratégique. Et sa gestion, un test majeur de la résilience du Maroc face au climat de demain.

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