Ce Ramadan, la scénariste Basma El Hijri signe deux séries diffusées en prime time : « Aâch Tmaâ » sur Al Aoula et « Rass Jbel » sur MBC5. Deux projets aux univers différents, mais portés par la même écriture ancrée dans les tensions sociales et les dynamiques de pouvoir. À travers ces fictions, elle poursuit un travail narratif qui interroge le réel sans le surplomber.
« Je ne vois pas cela comme un passage, mais comme une continuité »
Consonews: Vous venez du journalisme et vous évoluez aujourd’hui dans l’écriture de séries. Qu’est-ce qui a déclenché ce passage du traitement du réel à sa mise en fiction ?
Basma El Hijri: Je ne vois pas cela comme un passage, mais comme une continuité. Le journalisme m’a appris à regarder le réel sans détour, à écouter les silences autant que les mots. Mais il y a des vérités qui débordent le cadre du reportage. Des zones grises, des contradictions humaines, des conflits intérieurs qu’on ne peut pas toujours explorer dans un format informatif. La fiction m’a offert cet espace. Elle permet d’entrer dans l’intime, d’explorer les motivations profondes, les ambiguïtés morales. Elle ne remplace pas le réel : elle le prolonge, elle l’interroge autrement. C’est une autre manière de chercher la vérité.
« Je ne pars jamais d’un slogan. Je pars d’un personnage »
– Votre parcours est marqué par un intérêt pour les questions sociétales, notamment le genre et les droits des femmes. Comment ces thématiques influencent-elles aujourd’hui votre écriture scénaristique ?
-Je ne pars jamais d’un slogan. Je pars d’un personnage. Mais mes personnages vivent dans une société donnée, avec ses rapports de force, ses injustices, ses non-dits. Les questions de genre, de pouvoir, de liberté individuelle traversent naturellement mes récits parce qu’elles traversent notre quotidien. Ce qui m’intéresse, ce sont les dilemmes. Les femmes fortes, oui, mais surtout les femmes complexes. Celles qui doutent, qui se contredisent, qui négocient avec le système pour survivre ou exister. Je crois que raconter ces trajectoires, sans les idéaliser ni les victimiser, est déjà une manière de poser des questions politiques.
« Un personnage n’est jamais un archétype »
– En quoi votre regard de journaliste influence-t-il votre manière de construire des personnages et des intrigues ?
-Le journalisme m’a donné le goût du détail juste. Un personnage n’est jamais un archétype : il a une histoire sociale, un contexte, des contradictions. Quand j’écris, je me demande toujours : d’où vient-il ? Qu’a-t-il à perdre ? Qu’a-t-il à cacher ? J’ai aussi gardé une certaine discipline : vérifier la cohérence, comprendre les mécanismes économiques, juridiques, institutionnels qui entourent une intrigue. Même dans un thriller ou un drame intime, le monde doit être crédible. La tension naît souvent de cette crédibilité.
« La fiction ne convainc pas par l’argumentation, mais par l’identification »
– La fiction permet-elle parfois de porter des combats, notamment liés aux droits des femmes, d’une manière plus puissante ou plus accessible que le journalisme ?
-La fiction touche autrement. Elle ne convainc pas par l’argumentation, mais par l’identification. Quand un spectateur s’attache à un personnage, il vit ses peurs, ses choix, ses conséquences. Il ne reçoit pas un discours : il traverse une expérience. Sur certains sujets sensibles, la fiction permet aussi de contourner les résistances. Elle ouvre un espace d’empathie là où le débat public peut être polarisé. Ce n’est pas une arme, ce n’est pas un manifeste. C’est une porte. Et parfois, une porte suffit.
De nouvelles séries en développement
– Sur quels projets travaillez-vous actuellement, et comment s’inscrivent-ils dans l’évolution du paysage audiovisuel et des nouveaux modes de consommation ?
-Je développe actuellement plusieurs séries ancrées dans des réalités populaires marocaines. Ce qui les relie, ce sont les dynamiques humaines : les alliances, les conflits, les loyautés fragiles, toujours traversés par une thématique forte. Je suis particulièrement attirée par le thriller social, un terrain qui me permet d’explorer les tensions du réel avec intensité et nuance.
En parallèle, j’écris mon premier long-métrage de cinéma : une comédie familiale, accessible en apparence, mais portée par des questions plus profondes sur la transmission, le choix et la responsabilité.
Je m’apprête également à lancer le développement d’une nouvelle série consacrée à l’univers des médias et de la télévision. Un projet très personnel, né de mon propre passage dans une chaîne marocaine, et du désir d’explorer les coulisses, les ambitions et les zones d’ombre de ce milieu.

