Produire un million de tonnes est une performance ; les vendre au bon moment et au juste prix en est une autre. Pour la filière marocaine de la pomme, la récolte attendue en 2026 remet au centre une question ancienne : comment éviter qu’une abondance saisonnière ne se transforme en pression sur les prix payés aux agriculteurs ?
La production nationale devrait avoisiner un million de tonnes durant la campagne 2025-2026, sur une superficie dépassant 50.000 hectares. Ces chiffres ont été présentés par Redouane Arrach, secrétaire général du ministère de l’Agriculture, lors de l’ouverture du sixième Salon national de la pomme à Midelt. Les pluies enregistrées durant la campagne ont contribué à restaurer le potentiel naturel des zones productrices et à améliorer les perspectives de récolte.
Le tonnage ne garantit pas la marge
La pomme occupe une place importante dans les économies de montagne, où la production repose largement sur de petites exploitations. Dans ces territoires, le rendement agricole n’est qu’une partie de l’équation. Le producteur doit aussi supporter les coûts de main-d’œuvre, d’irrigation, d’intrants, de tri, de transport et de stockage avant que le fruit n’atteigne le consommateur.
Une grosse récolte peut même fragiliser les exploitants lorsque les capacités de conservation ne suivent pas. La pomme étant périssable, vendre immédiatement place souvent l’agriculteur en position de faiblesse. À l’inverse, le stockage frigorifique permet d’étaler l’offre, de limiter les pertes et de négocier dans de meilleures conditions. Encore faut-il que son coût et son accès ne soient pas réservés aux opérateurs les mieux capitalisés.
Des coopératives et des frigos, mais quelle transparence ?
Les aides publiques ont favorisé la création de coopératives et d’unités frigorifiques. Cette infrastructure peut relever le revenu local, à condition que ses règles d’accès, sa tarification et sa gouvernance soient claires. Qui bénéficie en priorité des capacités disponibles ? Quel prix est payé au producteur, quelle marge est prélevée à chaque intermédiaire et quelle part du gain de conservation revient finalement à l’agriculteur ?
Le consommateur a, lui aussi, intérêt à cette transparence. Entre le verger et l’étal, le prix peut intégrer plusieurs opérations légitimes, mais l’opacité alimente les soupçons dès que le tarif de détail reste élevé malgré une récolte abondante. Publier des repères réguliers sur les prix à la production, en gros et au détail permettrait de distinguer les coûts réels des marges de circonstance.
Faire de la récolte un revenu territorial
Le Salon de Midelt, qui réunit plus de 150 exposants, place cette année la filière dans le cadre plus large du développement intégré des zones de montagne. Le choix est cohérent : la pomme ne représente pas seulement un produit agricole, mais aussi des emplois de récolte, de conditionnement, de transport et de transformation.
Pour rappel, les politiques agricoles ont longtemps cherché à augmenter les volumes et à organiser les producteurs. La nouvelle étape consiste à sécuriser la valeur après la récolte : assurance, stockage accessible, transformation des fruits hors calibre, contrats équilibrés et information sur les prix. Un million de tonnes constitue un signal encourageant. La réussite se mesurera toutefois au revenu net conservé par les familles qui les produisent et au prix final proposé aux ménages.
