Un record d’arrivées suffit-il à faire une politique touristique réussie ? À mesure que les compteurs progressent, la question devient moins confortable mais plus utile : combien de valeur reste dans les territoires, combien d’emplois durables sont créés et quelle part de cette croissance améliore réellement l’expérience du visiteur comme la vie du résident ?
Le Maroc a accueilli 15,7 millions de touristes au cours des neuf premiers mois de 2026, selon les chiffres communiqués par le ministère du Tourisme, de l’Artisanat et de l’Économie sociale et solidaire. La fréquentation augmente de 5% sur un an, soit 717.000 arrivées supplémentaires. Le seul mois de septembre a dépassé 1,5 million de visiteurs, en hausse de 8% par rapport à septembre 2025.
Le volume progresse, l’exigence change
La performance est solide, d’autant qu’elle se prolonge au-delà de la haute saison estivale. Elle rapproche également le Royaume de l’objectif officiel de 26 millions de visiteurs en 2030. Fatim-Zahra Ammor estime ce cap « plus proche que jamais » et fixe elle-même le véritable enjeu : générer davantage de valeur, d’emplois et d’opportunités dans toutes les régions.
C’est précisément là que le débat commence. Un touriste supplémentaire ne produit pas automatiquement les mêmes retombées selon qu’il séjourne plusieurs nuits, consomme auprès d’acteurs locaux ou traverse une destination saturée sans y laisser beaucoup de revenus. Le nombre d’arrivées mesure l’attractivité ; il ne dit pas, à lui seul, la dépense moyenne, la durée du séjour, la qualité du service ni la distribution géographique des recettes.
Le consommateur paie aussi le succès touristique
La croissance touristique bénéficie aux hôtels, restaurants, transporteurs, commerces et artisans. Mais elle exerce aussi une pression sur le logement, la mobilité, l’eau et certains prix dans les destinations les plus sollicitées. Pour le consommateur marocain, la réussite ne peut donc se résumer à des files plus longues dans les aéroports ou à des nuitées plus chères. Elle doit se traduire par des infrastructures utilisables toute l’année, des services plus fiables et une concurrence qui préserve l’accessibilité.
La hausse des capacités doit ainsi avancer au même rythme que la qualité. Les plaintes sur les transports, la propreté, la transparence tarifaire ou les écarts de prestation ne disparaissent pas derrière un record statistique. Plus une destination attire, plus elle doit protéger le visiteur contre les prix opaques et le résident contre une concentration excessive des coûts.
Transformer les arrivées en revenus durables
Le Maroc part d’une base déjà historique : l’année 2025 s’était achevée sur près de 19,8 millions de touristes. À fin septembre 2026, le rythme reste donc orienté à la hausse, mais la progression de 5% invite à regarder la qualité du modèle plutôt que la seule vitesse de croissance.
Pour rappel, la feuille de route touristique 2023-2026 a placé au premier plan la connectivité aérienne, l’hébergement, la diversification de l’offre et l’investissement territorial. Les prochains indicateurs décisifs seront ceux qui relient ces ambitions à la vie réelle : recettes par visiteur, emplois déclarés, part des achats locaux, durée moyenne des séjours et diffusion de la fréquentation au-delà des pôles traditionnels. Le compteur des arrivées est une bonne nouvelle ; il ne doit pas devenir un écran qui dispense de mesurer le partage de la valeur.
