Un ménage peut recevoir une aide et continuer à s’appauvrir. C’est même toute la difficulté du futur Projet de loi de finances 2027 : protéger immédiatement les familles vulnérables sans transformer les transferts sociaux en substitut permanent aux revenus que l’économie ne parvient pas à créer.
Dans une analyse publiée par Le360, Mohamadi El Yacoubi, président de Marrakech Consulting Group et ancien président de l’Organisation professionnelle des comptables agréés du Maroc, appelle le prochain budget à arbitrer entre protection sociale, investissement et création durable de revenus. Son constat est simple : le ralentissement de l’inflation n’a pas effacé les hausses déjà supportées par les ménages.
Une inflation faible ne signifie pas que les prix ont baissé
Le taux d’inflation mesure la vitesse d’évolution des prix, pas leur retour au niveau antérieur. Les familles continuent donc de payer les augmentations cumulées des dernières années, même lorsque l’indice des prix progresse désormais plus lentement.
Cette différence statistique est particulièrement sensible pour les ménages modestes, dont une grande partie du budget est absorbée par l’alimentation. Leur réalité quotidienne dépend moins de l’inflation moyenne que du prix des produits achetés chaque semaine.
Mais quid de la capacité du PLF à agir sur ces prix ? Une compensation budgétaire peut soulager le revenu disponible. Elle ne corrige pas, à elle seule, la sécheresse, le coût des intrants, les pertes logistiques, l’opacité des transactions ou la multiplication des intermédiaires entre le producteur et le consommateur.
Près de quatre millions de ménages sont déjà couverts
Le programme d’aide sociale directe concerne 3,9 millions de ménages, dont 5,5 millions d’enfants et 1,7 million de personnes âgées, selon l’Agence nationale du soutien social. Le budget qui lui est consacré doit atteindre 29,4 milliards de dirhams en 2026, d’après les données gouvernementales.
Ces chiffres montrent l’ampleur sociale du dispositif. Ils posent aussi la question de son articulation avec la politique économique : combien d’emplois correctement rémunérés sont créés parallèlement ? Quelle part des investissements bénéficie aux PME marocaines ? Et quels indicateurs permettent de mesurer non seulement les sommes distribuées, mais la sortie durable des ménages de la vulnérabilité ?
Le véritable arbitrage se joue dans les marchés et dans l’emploi
Mohamadi El Yacoubi préconise une modernisation des marchés de gros et de détail, un statut plus clair pour les grossistes, une meilleure traçabilité des produits et une digitalisation des circuits de commercialisation. Il propose également un observatoire national des prix et des marges.
Ces pistes ramènent le débat au cœur de la ligne Consonews : aider le consommateur après la hausse est nécessaire, mais empêcher que des dysfonctionnements évitables ne gonflent la facture l’est tout autant. La protection du pouvoir d’achat ne peut pas se limiter à financer les conséquences sans agir sur les mécanismes de formation des prix.
Le même raisonnement vaut pour l’investissement. Le volume annoncé importe moins que ses effets sur l’emploi, les salaires, la valeur ajoutée locale, les compétences et l’intégration des entreprises marocaines dans les chaînes de valeur. Sans cette transmission, la croissance peut progresser sans produire un soulagement proportionnel dans les budgets familiaux.
Une question ancienne, désormais chiffrée
Cette tension entre redistribution et création de revenus ne commence pas avec le PLF 2027. Le Maroc a déjà engagé un vaste chantier de généralisation de la protection sociale, tandis que les débats sur la réforme des circuits commerciaux, les marchés de gros et les marges intermédiaires se succèdent depuis plusieurs années.
En 2025, le Conseil de la concurrence a encore recommandé de moderniser la gouvernance et le cadre réglementaire des circuits de distribution alimentaires afin d’en améliorer la transparence et l’efficacité concurrentielle. Consonews a, de son côté, régulièrement documenté le maintien de prix élevés malgré l’approvisionnement des marchés et les mesures de soutien public.
Le PLF 2027 sera donc jugé sur une double capacité : continuer à protéger ceux qui ne peuvent attendre et commencer à réduire le nombre de ceux qui dépendent durablement de cette protection.
