La modernisation des paiements au Maroc se heurte à une réalité persistante : l’économie demeure largement dominée par les espèces. Malgré les investissements engagés dans les infrastructures de paiement électronique, la carte bancaire, le paiement mobile ou encore les nouveaux services instantanés, le cash reste aujourd’hui le moyen de paiement privilégié des ménages comme des commerçants.
Lors des rencontres du Moroccan Consumer Day, Zakia Eddariy, directrice générale de CDM Pay, évoque un marché adressable d’environ 1,2 million de commerçants pour à ce jour seuls quelque 100 000 points réellement équipés. Cette fracture explique pourquoi le cash reste la solution par défaut : tant que l’acceptation n’est pas omniprésente, le consommateur continue d’utiliser l’espèce « par obligation » plutôt que par préférence. L’enjeu est désormais d’accompagner les usages, de convaincre les commerçants, de rassurer les consommateurs et de créer les conditions d’une adoption massive des paiements digitaux. « Notre rôle est de développer la plateforme d’acceptation. Le jour où vous pourrez payer par carte où que vous alliez, la tendance du cash commencera à s’inverser », a formulé Zakia Eddariy qui rappelle que sept millions de cartes bancaires sont utilisées pour payer contre 13 millions pour retirer de l’argent.
Malgré une offre de paiement en pleine expansion, des millions de cartes bancaires en circulation et l’arrivée de nouveaux acteurs sur le marché, le cash demeure le mode de paiement privilégié des Marocains. Sur les cinq derniers exercices, le Maroc a connu une montée en puissance rapide des moyens de paiement numériques : le parc de cartes bancaires est passé de 17,2 à 23,5 millions, le paiement en ligne par carte a presque triplé en volume (environ 14 à 38,5 millions d’opérations) et le taux d’activation des comptes de paiement (mobile) a bondi de 8,4 % (2021) à 27,6 % (2024). Pourtant, dans le même temps, la circulation fiduciaire (billets et pièces) a continué de grimper, passant de 319 à 444 milliards de dirhams en 2024 et à 491 milliards de dirhams en 2025 selon le rapport annuel de Bank Al-Maghrib, sur un périmètre non comparable. Ce dernier niveau est classé par la banque centrale « parmi les plus élevés au monde », représentant 28,5% du PIB en 2025. L’institution financière soulève ainsi un paradoxe : le déploiement du paiement électronique ne se traduit pas nécessairement par un recul du cash.
Cette prédominance du cash ne relève pas uniquement d’une question d’habitude. Elle s’explique par plusieurs facteurs structurels que la digitalisation des paiements ne neutralise pas : la thésaurisation et l’économie informelle (le cash reste dominant pour les transactions courantes) ; les retraits via GAB (85 % des cartes servent encore principalement au retrait d’espèces en 2025) ; des effets ponctuels comme l’amnistie fiscale 2024 (environ 37 milliards de dirhams rapatriés vers le circuit bancaire) ou des programmes de subventions et réformes fiscales qui modifient le rythme sans inverser la tendance ; la faible acceptation (un TPE sur deux à peine est réellement actif et seule une carte sur trois est activée pour au moins un paiement par an).
Les données ne montrent aucun signe statistique de substitution entre l’expansion du parc de cartes et la demande de cash : les deux croissent indépendamment l’une de l’autre. 2025 cristallise le paradoxe : c’est l’année où la croissance du cash (+18,5%) atteint son record alors même que celle du parc de cartes ralentit (+4,0%, son plus bas niveau sur la période).
Dans son rapport, Bank Al-Maghrib explique cette forte progression des billets en circulation par plusieurs facteurs. Le dynamisme de l’activité économique a d’abord entraîné une hausse des besoins en liquidités. La Banque centrale souligne également l’impact de l’augmentation des recettes touristiques, stimulées notamment par l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations, ainsi que celui des aides directes versées aux éleveurs, qui ont alimenté les retraits d’espèces.
Toutefois, pour Bank Al-Maghrib, ces éléments conjoncturels ne suffisent pas à expliquer la tendance. La progression continue de la circulation fiduciaire reflète avant tout une caractéristique structurelle de l’économie marocaine : le cash demeure le moyen de paiement privilégié dans une grande partie des transactions du quotidien, malgré le développement rapide des infrastructures monétiques et l’essor des solutions de paiement numériques.
La technologie avance plus vite que les usages
Les derniers résultats battent ainsi en brèche une idée reçue : plus il y a de cartes bancaires, moins il y a de cash. Ce n’est pas le cas au Maroc. Cette observation met en évidence que le développement des moyens de paiement électroniques ne se fait pas, à ce stade, au détriment des espèces, mais en parallèle. Certes, les Marocains possèdent davantage de cartes bancaires mais continuent à retirer et utiliser massivement du cash dans leurs dépenses quotidiennes. La carte sert souvent d’abord à accéder aux liquidités via les distributeurs automatiques plutôt qu’à régler directement des achats chez les commerçants.
Cette analyse fait d’ailleurs écho aux propos tenus lors de la conférence. Ahmed Ouazzani (Damane Payment) résume bien cette réalité: « Les commerçants vivent avec le cash. Ils sont payés en cash et paient eux-mêmes en cash. C’est tout un écosystème qu’il faut digitaliser. » La carte ne remplace pas encore le cash ; elle cohabite avec lui. Tant que l’économie restera largement organisée autour des espèces, l’augmentation du nombre de cartes bancaires ne se traduira pas automatiquement par une baisse de la circulation fiduciaire. C’est l’un des principaux défis de la transformation des paiements au Maroc.
Selon le professeur à l’Université Hassan Ier, Jaouad Dabounou, ce décalage entre innovation et usage s’explique au Maroc par un déficit d’« imaginaire technologique ». Le digital n’est pas toujours perçu comme une continuité naturelle du quotidien mais comme une couche supplémentaire, parfois suspecte ou compliquée. Lors des échanges, le spécialiste en IA a aussi rappelé que la transformation a pris trop de temps : les discussions autour du paiement digital remontent à 2013, sans qu’un véritable changement de masse ne se soit installé.
