
Alors que le secteur agricole semble sortir la tête de l’eau après des années de sécheresse à répétition, le marché intérieur fait face à un paradoxe redoutable. Si la production globale offre un répit bienvenu, la collecte nationale de blé tendre accuse un retard abyssal, obligeant les autorités à revoir d’urgence leur copie.
À première vue, les voyants semblaient repasser au vert. Après des exercices successifs lourdement pénalisés par le stress hydrique, la campagne agricole actuelle affichait des ambitions de rebond. Pourtant, sur le terrain, l’euphorie cède rapidement la place à la vigilance. Le véritable talon d’Achille de cette saison ne réside pas seulement dans le volume brut des récoltes, mais dans la capacité du pays à acheminer cette production vers les circuits de transformation officielle. C’est tout le nœud de la « crise de la collecte », un phénomène qui met à rude épreuve les minoteries et bouscule la stratégie d’approvisionnement du Royaume.
Un gouffre entre les attentes et la réalité du blé tendre
Le chiffre résonne comme un camouflet pour les organismes de collecte. Alors que les projections initiales misaient sur une moisson de blé tendre oscillant entre 15 et 20 millions de quintaux, la collecte nationale plafonne finalement à un timide 7 millions de quintaux.
Un tel écart a provoqué un effet domino immédiat sur toute la chaîne logistique. Pris de court par la faiblesse des volumes engrangés, les industriels de la minoterie ont été contraints de jeter l’éponge sur le marché international pendant près de quatre mois. Les répercussions statistiques sont parlantes : selon les données de la Fédération nationale des négociants en céréales et légumineuses, les importations globales de céréales ont chuté de 35 % entre le 1er juin et le 30 septembre, tandis que les achats extérieurs de blé tendre se sont littéralement effondrés de 96 % par rapport à la même période de l’exercice précédent. Une situation critique qui a menacé de fragiliser dangereusement les stocks de précaution du pays.
L’État à la rescousse : la riposte financière
Face au risque d’asphyxie des meuniers et à la volatilité des cours mondiaux — sur fond de tensions persistantes autour des corridors de la mer Noire —, l’Office national interprofessionnel des céréales et des légumineuses (ONICL) a dû réagir fermement.
Pour inciter les opérateurs à relancer la machine des importations et combler le manque à gagner de la production locale, le gouvernement a prolongé le dispositif de restitution jusqu’à la fin de l’année 2026. Mieux encore, la mesure choc s’est traduite par un doublement de la prime forfaitaire d’importation au cours du mois d’octobre, portée de 20,80 à 44,48 dirhams par quintal. Une subvention colossale financée par l’État pour amortir le choc des prix internationaux et préserver à la fois la marge des transformateurs et le pouvoir d’achat du consommateur final.
La France, un ancrage qualitatif incontournable
Dans cette course contre la montre pour sécuriser les approvisionnements, le Maroc confirme ses alliances traditionnelles. Premier fournisseur du Royaume depuis près de vingt ans, l’Hexagone continue de jouer un rôle stabilisateur dans la politique de sécurité alimentaire marocaine.
Certes, les volumes globaux d’exportation française vers les pays tiers marquent le pas cette saison en raison de moindres besoins globaux, mais le flux qualitatif vers les ports marocains ne faiblit pas. En témoignent les cargaisons de blé à haute valeur boulangère actuellement en rade au port de Casablanca. Un partenariat réaffirmé lors des récentes Rencontres franco-marocaines des céréales, qui ont permis aux professionnels des deux rives d’accorder leurs violons face aux turbulences géopolitiques mondiales.
À l’heure où le Maroc cherche à conjuguer résilience climatique et impératifs macroéconomiques, cet épisode rappelle une vérité têtue : disposer d’une agriculture en convalescence ne dispense pas le pays de piloter avec une précision d’horloger ses vannes d’importation et ses réseaux de collecte.
