Croissance amputée ou quand l’économie se prive de ses femmes

Alors que le Maroc accélère ses réformes et affiche ses ambitions économiques, la participation des femmes au marché du travail demeure l’un de ses angles morts. Avec un taux d’activité inférieur à 20 %, le Royaume se prive d’un puissant levier de croissance et creuse un paradoxe entre progrès sociétal et réalité économique.
Le gouvernement marocain s’est fixé pour objectif ambitieux d’atteindre un taux d’activité des femmes de 30 % à l’horizon 2026 mais les dernières données du Haut-Commissariat au Plan (HCP) confirment une tendance persistante : en 2026, moins d’une femme marocaine sur cinq est active sur le marché du travail.
Ce niveau figure parmi les plus faibles de la région Afrique du Nord–Moyen-Orient. Il contraste fortement avec les avancées réalisées dans l’éducation : les jeunes filles accèdent massivement à l’enseignement secondaire et supérieur, et représentent une part importante des diplômés universitaires.
Le Maroc forme donc des compétences féminines qu’il peine à intégrer durablement dans son tissu productif.
Les trois verrous structurels
Les freins à l’activité féminine au Maroc reposent sur trois verrous structurels étroitement liés.
D’abord, le poids des normes sociales et domestiques continue de peser lourdement : la répartition des tâches ménagères reste profondément inégalitaire, les femmes consacrant en moyenne sept fois plus de temps que les hommes aux responsabilités domestiques et familiales. Après le mariage ou la naissance d’un enfant, beaucoup de diplômées quittent ainsi le marché du travail, prisonnières d’un « travail invisible » non rémunéré qui réduit leur disponibilité et freine leur évolution professionnelle.
Ensuite, le déficit d’infrastructures de soutien aggrave cette situation : le manque de crèches publiques accessibles, la rareté de solutions de garde abordables et les difficultés de transport constituent des obstacles concrets à l’emploi. Pour de nombreuses familles, le coût de la garde d’enfants absorbe une part importante du salaire potentiel, rendant l’activité professionnelle peu rentable.
Enfin, les inégalités persistantes du marché du travail renforcent le découragement : une part significative des femmes travaille dans le secteur informel, sans protection sociale, tandis que dans le secteur privé formel, l’écart salarial demeure d’environ 25 % en leur défaveur, limitant leur autonomie financière et leurs perspectives de carrière.
À cela s’ajoute un plafond de verre toujours présent : si les femmes sont relativement représentées dans l’administration, elles restent minoritaires dans les postes de direction et de décision stratégique.
Un manque à gagner pour l’économie
Au-delà de la question des droits, l’enjeu est macroéconomique. Selon des analyses de la Banque mondiale et les orientations du Nouveau Modèle de Développement (NMD), porter le taux d’activité féminine à 45 % pourrait générer plusieurs points de croissance supplémentaires du PIB chaque année.
L’inclusion économique des femmes apparaît ainsi comme l’un des leviers les plus puissants pour renforcer la compétitivité du pays et consolider sa trajectoire d’émergence.
Les pistes de réforme
Face à ce constat, plusieurs axes d’action sont mis en avant.
Il s’agit notamment des incitations fiscales pour les entreprises recrutant et maintenant les femmes en emploi après un congé maternité.
Ensuite, le développement du télétravail et de l’auto-entrepreneuriat, à condition d’assurer une couverture sociale effective et durable.
Enfin, le renforcement du cadre légal, notamment en matière d’égalité salariale et de lutte contre le harcèlement au travail.
Ces mesures visent à transformer l’accès à l’emploi féminin en priorité stratégique plutôt qu’en simple enjeu sectoriel.
Un tournant décisif
L’ambition d’un Maroc émergent et compétitif suppose une mobilisation de l’ensemble de ses forces vives. Maintenir le taux d’activité féminine sous la barre des 20 % revient à fonctionner avec un potentiel amputé.
Si l’année 2026 s’annonce comme un moment clé de réformes sociétales, elle pourrait également marquer le début d’un véritable « New Deal » économique pour les femmes.
Car l’autonomie financière ne constitue pas seulement un droit individuel : elle est un pilier central du développement national.