Pourquoi le prix ne baisse pas malgré l’abondance du cheptel?

Malgré une offre record de 9 millions de têtes, les prix en souk ne semblent pas vouloir fléchir. Entre hausse des coûts de production, rôle des intermédiaires et psychologie de marché, plongée dans les coulisses d’une équation économique qui défie la logique de l’abondance.
Le chiffre est tombé lors du dernier Conseil de gouvernement : 8 à 9 millions de têtes d’ovins et de caprins sont disponibles pour un besoin national estimé à 7 millions. Sur le papier, la loi de l’offre et de la demande devrait faire chuter les prix. Pourtant, sur le terrain, le consommateur marocain fait face à une réalité bien différente. Pourquoi cette abondance ne se traduit-elle pas par une baisse sur l’étiquette ?
L’effet « mémoire » des coûts de production
Le premier facteur est structurel. Bien que les conditions climatiques de 2026 soient plus clémentes, les éleveurs traînent encore le poids des trois années de sécheresse précédentes.
« Le cheptel que nous vendons aujourd’hui a été entretenu à grands frais pendant des mois où l’aliment de bétail (orge, tourteaux, paille) atteignait des sommets », explique un éleveur en marge du SIAM 2026.
Pour les producteurs, il s’agit d’une opération de survie : ils cherchent à rentabiliser les investissements passés pour reconstituer leur trésorerie. L’abondance du cheptel ne signifie pas une baisse du coût de revient par tête.
Les « Chennaqa » : le goulot d’étranglement
C’est le point noir de chaque campagne. Entre la ferme et le consommateur final, l’animal passe parfois entre les mains de trois ou quatre intermédiaires, les fameux Chennaqa.
Le mécanisme : ces derniers profitent de l’abondance pour racheter les bêtes à bas prix chez les petits éleveurs en difficulté, puis stockent le bétail pour créer une « pénurie artificielle » ou une tension à l’approche du jour J.
L’impact : chaque intermédiaire ajoute sa marge, ses frais de transport et de garde. Résultat : une bête sortie de la ferme à 3 000 DH peut facilement atteindre 4 500 DH sur le pavé de Casablanca ou de Rabat.
La logistique et le «coût de la ville»
Entre les zones d’élevage et les grands centres urbains, le coût du mouton grimpe aussi sous l’effet de la logistique. En 2026, les frais de transport restent fortement dépendants du prix du gasoil, ce qui renchérit le convoyage des animaux vers Casablanca, Rabat ou Marrakech.
À cela s’ajoutent les coûts élevés de location des garages et espaces de vente temporaires mis en place à l’approche de l’Aïd. Les revendeurs doivent également supporter les dépenses liées à l’entretien quotidien des bêtes (alimentation, foin, eau et surveillance), parfois pendant plusieurs jours avant la vente. Autant de charges qui finissent par être intégrées dans le prix payé par le consommateur final.
Il existe également un biais culturel : le consommateur marocain associe souvent un prix bas à une qualité moindre ou à un risque sanitaire (engraissement douteux). Les revendeurs le savent et maintiennent des prix planchers pour rassurer sur la « qualité » du produit.
De plus, l’engouement massif pour certaines races très prisées, comme le Sardi, crée une bulle de prix sur ces segments spécifiques, indépendamment de l’offre globale de moutons de croisement.
Le gouvernement a encouragé l’importation de bétail pour stabiliser le marché. Si ces bêtes « étrangères » aident à combler le déficit numérique, elles ne tirent pas forcément les prix vers le bas. Les consommateurs privilégient encore massivement le « Bldi » (local), ce qui maintient une pression constante sur les prix du cheptel national, malgré la présence de bêtes d’importation moins chères en grandes surfaces.
Prix et impact des intermédiaires
3.000
En dirhams; le prix de départ moyen d’un mouton à la sortie de la ferme chez l’éleveur.
4.500
Le prix final que peut atteindre ce même mouton sur les marchés des grandes villes comme Casablanca ou Rabat à cause des marges cumulées par 3 ou 4 intermédiaires.