Paiement au Maroc Un écosystème en pleine mutation

Payer un café avec son smartphone, régler ses achats par carte sans contact, transférer de l’argent instantanément ou encore transformer un simple téléphone en terminal de paiement : il y a encore quelques années, ces usages relevaient davantage de l’innovation que du quotidien. Aujourd’hui, ils s’imposent progressivement dans le paysage des paiements au Maroc. Porté par la digitalisation des services financiers, l’essor du commerce électronique et l’ouverture récente du marché de l’acquisition monétique, le pays connaît une profonde mutation de son écosystème de paiement.
Réalisé par Emilie Taillandier
Outre l’émergence de nouvelles technologies, cette révolution traduit surtout un changement dans la manière de consommer, de commercer et de faire circuler l’argent dans l’économie. Derrière l’adoption du paiement électronique se jouent des enjeux multiples : inclusion financière, modernisation du commerce, compétitivité des entreprises, réduction de l’économie informelle, cybersécurité, protection des données ou encore souveraineté des infrastructures numériques.
C’est précisément autour de ces questions que s’est articulée la septième édition du Moroccan Consumer Day, organisée le 9 juillet 2026 à Casablanca par le média ConsoNews, sous le thème « Paiement au Maroc : la révolution en marche ». Réunissant représentants des institutions, banques, établissements de paiement, entreprises technologiques, experts et défenseurs des consommateurs, cette rencontre a permis de confronter les points de vue sur les avancées réalisées, les freins persistants et les perspectives d’évolution d’un secteur en pleine recomposition.
Au fil des échanges, une conviction s’est imposée : la révolution des paiements est bel et bien engagée mais son succès ne dépendra pas uniquement des innovations technologiques. Il reposera tout autant sur la confiance des utilisateurs, l’expérience proposée aux commerçants, l’accessibilité des solutions, l’adaptation du cadre réglementaire et la capacité de l’ensemble de l’écosystème à faire évoluer durablement les comportements.
D’un quasi-monopole de la CMI à une pluralité d’acteurs
Pendant plus de vingt ans, le Centre Monétique Interbancaire (CMI) a constitué la pierre angulaire de l’écosystème marocain des paiements électroniques. Créé en 2004 par neuf banques marocaines, il avait pour mission de mutualiser les infrastructures monétiques nationales et de développer l’acceptation des paiements par carte auprès des commerçants. À une époque où les paiements électroniques étaient encore embryonnaires, ce modèle centralisé a permis d’unifier le marché, de déployer des dizaines de milliers de terminaux de paiement électronique (TPE), de sécuriser les transactions et d’accompagner l’essor du commerce en ligne. Concrètement, le CMI remplissait deux fonctions essentielles : acquéreur, en contractualisant avec les commerçants, en installant les TPE et en assurant le versement des fonds, mais également opérateur technique, en traitant les flux de paiement entre les banques, les réseaux internationaux et les commerçants. Ce modèle intégré faisait du CMI un acteur quasiment incontournable de l’acceptation des paiements électroniques au Maroc.
Grâce à cette organisation centralisée, le Maroc a pu bâtir progressivement un réseau national performant. En 2024, le CMI gérait plus de 80 000 points d’acceptation, traitait plus de 200 millions de transactions par an, dont près de 75% en sans contact.
Si ce modèle a longtemps favorisé la structuration du marché, il est progressivement apparu comme un frein à la concurrence. En 2023, plusieurs acteurs du secteur ont saisi le Conseil de la concurrence, estimant que la position dominante du CMI limitait l’entrée de nouveaux acquéreurs et ralentissait l’innovation. À l’issue de son enquête, le Conseil, en coordination avec Bank Al-Maghrib, a imposé une profonde réorganisation du marché. La décision de 2024 prévoit notamment l’arrêt de l’activité commerciale d’acquisition du CMI, le transfert progressif de son portefeuille de commerçants vers de nouveaux opérateurs, l’ouverture du marché à plusieurs acquéreurs agréés et un accès non discriminatoire de tous les acteurs aux infrastructures techniques. L’objectif est double : stimuler l’innovation tout en faisant baisser les coûts d’acceptation pour les commerçants.
Contrairement à une idée largement répandue, cette réforme ne signifie pas la disparition du CMI. Alors qu’il était à la fois acquéreur commercial et opérateur technique, il devient progressivement une plateforme monétique mutualisée, mettant son infrastructure au service de l’ensemble des nouveaux acquéreurs. Cette transformation vise à garantir la continuité, la sécurité et la neutralité du système tout en laissant les acteurs commerciaux se différencier par leurs offres. Le portefeuille historique des commerçants est progressivement transféré vers les nouveaux acquéreurs, tandis que le CMI continue d’assurer le traitement technique des transactions durant cette phase de transition.
« Nous sommes passés d’un quasi monopole à une dizaine d’acteurs du jour au lendemain », félicite lors du Moroccan Consumer Day Moulay Ahmed Ouazzani, membre du directoire en charge du pôle monétique de Damane Payment. Les commerçants sont progressivement repris par plusieurs nouveaux acquéreurs, parmi lesquels CDM Pay, Damane Payment, NAPS, Wafacash, Saham Pay et d’autres établissements agréés par Bank Al-Maghrib qui commercialisent désormais leurs propres offres de paiement. En parallèle, les infrastructures techniques continuent d’assurer le traitement des transactions dans un cadre mutualisé et sécurisé.
« L’impact positif, c’est tout d’abord la baisse des taux d’interchanges qui a été extrêmement bénéfique pour les commerçants. On est passé de 1,2% à 0,65%.
Le deuxième bénéfice, c’est le choix entre une dizaine d’acteurs, ce qui permet notamment de choisir un acteur de service qui pourra éventuellement donner au commerçant un meilleur taux de commission ou lui proposer une innovation que les autres acteurs n’ont pas. Chacun d’entre nous aujourd’hui essaie de développer son portefeuille et d’apporter sa valeur ajoutée », poursuit Moulay Ahmed Ouazzani qui temporise en rappelant que «cela ne fait que cinq mois que la gestion des commerçants a eu lieu et qu’il serait idoine d’attendre 12 à 24 mois pour constater les bénéfices réels».
Le 6 juillet dernier, Bank Al-Maghrib a décidé d’aller plus loin dans sa politique de développement du paiement électronique en abaissant davantage le plafond général des frais d’interchange à 0,50% (à compter d’octobre 2026) et à 0,15% pour les paiements aux services publics électroniques et aux commerces de proximité. L’objectif consiste à réduire le coût supporté par les commerçants, accélérer l’adoption des paiements par carte et stimuler les usages où la friction reste la plus forte. Cette mesure ne règle pas tout mais confirme que la bataille se joue beaucoup sur le coût d’acceptation mais aussi la confiance et la vitesse de règlement.
Comment fonctionne le nouveau réseau?
Le nouvel écosystème repose sur une architecture ouverte. Le commerçant choisit librement son opérateur monétique (acquéreur) qui lui fournit son terminal de paiement (ou une solution SoftPOS), assure son contrat commercial et crédite les paiements. Le nombre exact d’opérateurs évolue au rythme des agréments délivrés par la Banque centrale. Une fois la transaction réalisée, celle-ci transite par Switch Al Maghrib (SWAM), infrastructure nationale de switching agréée par Bank Al-Maghrib. SWAM assure le routage des demandes d’autorisation, la compensation interbancaire, le règlement entre les établissements et l’interopérabilité des paiements, qu’ils soient réalisés par carte ou via un wallet mobile. Autrement dit, les opérateurs se font désormais concurrence sur les services proposés aux commerçants, tandis que l’infrastructure nationale reste commune afin de garantir la sécurité, la continuité de service et l’interopérabilité.
« SWAM dispose aujourd’hui de deux datacenters espacés géographiquement qui permettent de traiter l’activité de façon simultanée, en parallèle de toute l’activité de la place. Ces datacenters sont en capacité d’absorber tout le flux mais la duplication des infrastructures est un point très important. D’un point de vue technique aussi, il faut regarder tous les aspects de dispositifs de continuité qu’il faut mettre en place, maintenir et tester régulièrement », explique Mehdi Ouadou, directeur des opérations de SWAM, lors des échanges. Et d’ajouter : « Le client ne voit pas l’infrastructure et c’est tout à fait normal. Notre rôle est très intéressant car il consiste à gérer derrière toute cette complexité technique et laisser devant une expérience utilisateur fluide, simple et sécurisée ».
Cette nouvelle organisation rapproche le Maroc des standards internationaux: un réseau de paiement partagé, sécurisé et interopérable, dans lequel plusieurs acteurs peuvent innover et se concurrencer, sous la supervision de Bank Al-Maghrib.
Ainsi, le paiement au Maroc est entré dans une nouvelle phase. Longtemps dominé par le cash et par un marché monétique concentré, il devient aujourd’hui un terrain de transformation économique, réglementaire et technologique. L’ouverture du marché de l’acquisition, la montée en puissance de nouveaux acteurs et les récentes décisions de Bank Al Maghrib ont enclenché un mouvement qui dépasse largement la seule question des cartes bancaires.
Le pays dispose désormais d’une base solide pour accélérer cette mutation : à fin 2025 on dénombrait 21,3 millions de cartes bancaires en circulation mais aussi 78 milliards de dirhams de paiements sur TPE et 18 milliards de dirhams d’e commerce par carte. Les paiements mobiles progressent aussi rapidement avec près de 19,7 millions d’opérations pour environ 3,9 milliards de dirhams en 2026.
Dès lors que le Maroc dispose du système technologique et d’un cadre réglementaire plus ouvert, le véritable enjeu devient d’en faire un réflexe pour les consommateurs comme pour les commerçants, soit de transformer cette révolution technologique en révolution des usages.
Le thème a été au cœur de la 7e édition du Moroccan Consumer Day à Casablanca. Les échanges ont mis au jour un paradoxe central : la transformation réglementaire et technologique avance plus vite que le changement des comportements quotidiens. Il ne s’agit donc pas seulement d’ouvrir le marché mais de faire en sorte que cette ouverture se traduise, dans les faits, par une adoption plus large, plus simple et plus inclusive.
Chiffres clés de la révolution du paiement au Maroc
21,3
En millions, le nombre de cartes bancaires en circulation fin 2025 (+9,2% // 2024)58%
La proportion de la population adulte détenant un compte bancaire en 202478
En milliards de dirhams, le total des paiements par TPE en 2025 (+28% // 2024)95
En milliers, le nombre de TPE actifs fin 2025 (+18% // 2024), soit 78 000 commerçants équipés32%
Des opérations TPE sont sans contact (contre 18% en 2024)18
En MM DHS, le total des achats e-commerce réglés par carte en 2025 (+34%)19,7
En millions, le total des opérations de paiements mobiles réalisés en 2026 pour une enveloppe de 3,9 MMD DHS
Un plateau représentatif de toute la chaîne des paiements
Le Moroccan Consumer Day a réuni un panel d’intervenants couvrant l’ensemble de la chaîne de valeur des paiements électroniques au Maroc. De la régulation à l’innovation technologique, en passant par l’acquisition commerçante, les infrastructures, la conformité et la cybersécurité, les principaux métiers qui structurent aujourd’hui le nouvel écosystème monétique étaient représentés.
Aux côtés de Bank Al-Maghrib, qui pilote la transformation du secteur, les participants ont pu confronter les visions des nouveaux acquéreurs Unipay, CDM Pay et Damane Payment, des acteurs technologiques HPS et Switch Al Maghrib, ainsi que de ScreenEdge, spécialiste des solutions RegTech et de conformité.
Cette diversité d’expertises a permis d’aborder, dans une même conférence, l’ensemble des grands enjeux de la réforme : ouverture du marché, équipement des commerçants, interopérabilité, sécurité des transactions, lutte contre la fraude, conformité réglementaire, innovation technologique et expérience utilisateur. Un panorama à 360° qui reflète la profonde recomposition du paysage monétique marocain et les nouveaux équilibres qui se dessinent autour du paiement digital.
