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Stress hydrique: 04 questions à l’économiste Abdelghani Youmni

L’économiste et spécialiste des politiques publiques, Abdelghani Youmni, a accordé une interview à la MAP, sur les efforts à fournir pour un retour en force du secteur agricole, le rôle des projets innovants et l’importance du conseil agricole, notamment durant cette période difficile, marquée par des conditions climatiques défavorables.

1. La campagne agricole a été caractérisée, depuis son début, par des conditions climatiques défavorables. La valeur ajoutée prévisionnelle du secteur devrait enregistrer une baisse de 14%. Quels sont, selon vous, les efforts à fournir pour un retour en force du secteur agricole national en vue d’effacer les pertes enregistrées ?

Le Maroc connaît sa pire sécheresse depuis celle des années 1980. Désormais les déréglementations climatiques mondiales se combinent au stress hydrique structurel et à la mauvaise gestion des ressources en eau potable dans le Royaume pour nous faire passer d’une situation de « carences cycliques » à une situation de « carences permanentes ».

Autant de mutations naturelles qui annoncent une forte modification des formes de pénuries, et ce ne sont plus uniquement les agriculteurs et le monde rural qui auront à supporter le poids des sécheresses, mais également les villes et les grandes métropoles qui vont manquer d’approvisionnement en eau potable.

A ce stade, ce n’est pas seulement une question de perte de 14% de produit intérieur brut (PIB) agricole pour la campagne 2021- 2022, il s’agit aussi de la baisse de la pluviométrie de 42% réduisant les taux de remplissage des barrages à seulement 30,2% et pour certains à 5% voire même 2% et enfin la perte de plus de 40 millions d’heures de travail agricole.

Le ministre de l’Équipement et de l’Eau, Nizar Baraka, tire la sonnette d’alarme: « Aujourd’hui, l’eau est devenue rare et chaque goutte compte. Une consommation responsable de l’eau devient donc un acte citoyen et de solidarité nationale ».

Que faire ? C’est la vision de la valeur et de l’utilité de l’eau qui doit changer. En plus d’être une ressource de création de la valeur ajoutée, de la croissance économique, il faudra l’élever au rang de matières premières et de ressources énergétiques non renouvelables, comme le gaz et le pétrole.

Aussi, il y a lieu d’insister sur le fait que les marocains ont accès aujourd’hui à seulement 600 mètres cubes d’eau par personne, bien en dessous des 2.600 mètres cubes des années 1960.

Le pays est en situation de pénurie selon la définition des Nations Unies; 85% de l’eau potable est utilisée par l’agriculture. De ce fait, il faudra innover en productions agricoles en abandonnant les cultures de fruits et légumes « très consommatrices d’eau et très peu productrices de valeur ajoutée ». Quitte à se répéter, ce ne sont pas les fruits rouges contre les tomates ou la pastèque contre les dattes, le tout est question de curseur, le Maroc dispose de compétences et d’outils pour plafonner les superficies et adapter la territorialisation aux cultures et non l’inverse.

Un autre élément à prendre en compte est le fait que notre proximité géographique de l’Europe rend nos exportations agricoles moins chargées en émission de dioxyde de carbone (CO2) et elles vont continuer à augmenter ce qui rend la problématique de l’eau encore moins soluble.

Le programme exceptionnel de réduction de l’impact du déficit pluviométrique doté de 10 milliards de dirhams (MMDH) a permis d’atténuer les effets de la crise mais sans stopper l’hémorragie du monde agricole. Face à ces cataclysmes climatiques qui seront perpétuels, c’est toute l’équation économique de l’eau qui mérite de nouvelles résolutions et aussi celle de la faible productivité agricole de l’eau.

La seule voie possible est une rupture franche avec le modèle de gaspillage des ressources hydriques. Paradoxalement, ce n’est pas seulement la responsabilité de l’État, mais également celle de la filière agricole dans toutes ses dimensions.

2. Quel est l’impact d’investissement dans des projets innovants dans la réduction de la dépendance à la pluviométrie ?

Plusieurs données récentes ont révélé des chiffres alarmants concernant le déficit hydrique enregistré dans divers bassins hydrographiques du Maroc. Plusieurs déterminants auraient aggravé la récente pénurie d’eau au Maroc, tels que les facteurs environnementaux, les fortes demandes, les déficits en gouvernance et la surexploitation des eaux souterraines au profit de l’agriculture.

Sur le terrain de la politique agricole, le Maroc s’est engagé depuis les années 1980 dans la construction de 149 barrages d’une capacité de 19 milliards de mètres cubes. Le Maroc a été avant-gardiste au niveau du continent africain et des pays du sud et de l’est de la méditerranée.

Les défis climatiques et le recul de la pluviométrie ont rendu ces barrages moins opérants. En outre, il faudra évaluer le coût/bénéfice de leur entretien et nettoyage. D’autres projets sont en cours comme les déviations des fleuves de Loukous et Sebou vers Oum Errabia et Tensift.

Arrêtons-nous un instant sur la construction de 20 usines de dessalement dans différentes régions du pays, avec un objectif de plus d’un milliard de mètres cubes par an d’ici 2050. Ces usines sont certes utiles pour l’agriculture et l’alimentation en eau des zones urbaines mais elles peuvent aussi avoir des effets néfastes sur les écosystèmes marins et sur les activités touristiques.

A priori, il n’y a aucune raison de remettre en cause ces innovations, notamment en effectuant le benchmark sur des pays leaders comme Singapour autosuffisante en eau grâce au rajout de deux robinets, à savoir l’océan et les eaux usées.

L’autre exemple est Israël, la ville d’Ashkelon produit deux milliards de mètres cubes d’eau désalinisée pour un coût de 0,5 dollar le mètre cube, en utilisant du gaz naturel comme énergie contre un coût au Maroc de 1 dollar, soit le double.

A noter au passage que la singularité d’Israël dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord fait de ce pays une exception, eu égard à sa petite géographie et son climat semi désertique. L’eau potable n’est pas rare en Israël mais quasi absente.

L’agriculture de ce pays dépend à 90% des centrales de dessalement des eaux de mers et de systèmes de détection des fuites d’eau dans les canalisations ce qui permet de récupérer les 30% de débits perdus.

Un autre élément de ces grandes innovations à prendre en compte est le traitement de 86% des eaux usées et leur utilisation dans la production agricole. Le Maroc est à moins de 5% avec seulement 70 millions de mètres cubes.

Ces prouesses ont nécessité des investissements lourds en infrastructures technologiques et en recherche et développement tout en permettant à Israël d’assurer sa souveraineté alimentaire à hauteur de 95%, à exporter 10,8 milliards de dollars de produits agricoles, ce qui représente la moitié de nos exportations agricoles, cinq fois plus celles de l’Égypte et 25 fois les exportations agricoles de l’Algérie.

3. Avec la situation du stress hydrique actuelle, quelle place pour la stratégie « Génération Green » 2020-2030 ?

La stratégie « Génération-Green » 2020-2030 vise principalement à améliorer l’inclusion économique des jeunes en milieu rural, en favorisant la transformation numérique des outils de production agricole pour améliorer la productivité et anticiper les futures carences en main d’œuvre.

Cette transition vise à rendre efficiente les techniques d’irrigation et d’économie d’eau et soutenir les marchés d’exportation, en encourageant les produits à haute valeur ajoutée comme les fruits rouges et ceux qui créent le plus d’emplois à technicité évolutive.

Dans ce sillage, il faudra lutter contre la sécheresse et les déficits de la pluviométrie par une meilleure maîtrise de l’utilisation des eaux, du traitement et du dessalement d’eau de mer, une urbanisation du monde rural et l’amélioration de sa financiarisation pour décourager l’exode.

Avant d’aller plus loin, il n’est pas inutile de rappeler la nécessité en plus de la construction de pôles de formation agricole comme des lycées et des instituts technologiques spécialisés dans l’agro-écologie et la transition digitale et énergétique.

Les objectifs fixés par Sa Majesté le Roi Mohammed VI pour la nouvelle stratégie agricole, notamment l’accès des investisseurs au foncier, mobiliser les terres agricoles appartenant aux collectivités « Soulaliyates », rendre justice aux petits agriculteurs, encourager les coopératives pilotées par des femmes et par des jeunes et faire émerger une nouvelle classe moyenne agricole, résument bien ce besoin d’une révolution schumpétérienne dans le monde rural et reflète la volonté de créer deux locomotives de croissance pour le Maroc, l’une urbaine et l’autre rurale mais convergentes toutes les deux vers le développement technologique et l’émergence économique du pays.

Le plan Maroc vert (PMV), malgré ses imperfections, a été un triomphe. Les 147 milliards de dirhams (MMDH) investis ont permis de réduire notre dépendance alimentaire et de rendre compétitives, variées et exponentielles les productions agricoles marocaines et les prix accessibles à toutes les couches sociales.

Nous devons désormais inclure ces paramètres dans la modélisation de cette stratégie pour doubler la part agricole dans le produit intérieur brut (PIB), doubler le nombre d’emplois et rendre la balance commerciale agricole moins déficitaire en s’appuyant sur un label Maroc agro-écologique, durable et de qualité.

Relever le défi écologique dans la dimension verte de la stratégie tout en voulant développer une agriculture résiliente et durable n’est pas chose aisée. Elle demande une transformation de l’organisation productive et même sociale et ne pourra réussir que si elle est incarnée par les agriculteurs eux-mêmes.

Rappelons que les possibilités de création et d’adaptation aux changements sont des éléments clés de la résilience des écosystèmes dépendant des actes des humains. Nos agriculteurs devront être en transition agro-écologique pour apprendre à mieux irriguer, mieux utiliser des fertilisants et à mieux utiliser les énergies renouvelables.

4. Quid du conseil agricole ?

La stratégie relative au développement du conseil agricole a été élaborée par le département de l’Agriculture en 2010 pour accompagner les agriculteurs et permettre le transfert de savoir-faire agricole sur le terrain. Il est très important d’analyser, anticiper et communiquer sur les grandes mutations climatiques et transformations sociales.

Penchons-nous maintenant sur les causes des dérèglements climatiques qui ne sont qu’une conséquence d’une superposition de facteurs comme le boom démographique, gains en espérance de vie, l’augmentation des revenus, l’accélération de l’urbanisation, les grands changements dans les régimes alimentaires et la forte demande en fruits, légumes et viande. Ensemble, ils exercent partout une pression haussière sur la consommation d’eau tout en produisant de la pollution.

Le conseil agricole est doté d’une grande expertise. Les sites Internet sont parfois remplis d’informations, mais nos 11 millions d’agriculteurs sont dans leur majorité à faible capital éducatif et ne disposent pas d’accès permanent à Internet.

Ce sont des caravanes itinérantes à l’occasion des marchés hebdomadaires dont ils ont besoin et d’une réflexion sur la stratégie la plus efficiente permettant leur inclusion financière, technologique et digitale. Reste à savoir que la sécheresse et l’école vont continuer à réduire la main d’œuvre agricole et rendre exponentielle la pression de l’exode rural sur le monde urbain.

En revanche, le conseil agricole pourrait travailler sur deux priorités qui ont une portée économique et écologique. Premièrement, agir pour réduire la spéculation et les situations de rente sur les produits agricoles afin de permettre aux petits agriculteurs qui travaillent de vendre directement aux consommateurs et d’améliorer leurs revenus et leur capacité d’investissement.

Deuxièmement, une étude mondiale montre que les pertes dans le secteur des fruits et légumes sont estimées à 13,8% en volume lors des cueillettes, de l’expédition et du stockage.

Pour autant, il n’est pas interdit dans un pays dans lequel la consommation de terre agricole est intense, 22.000 hectares par année, à penser au développement d’une agriculture urbaine comme politique publique visant à créer des complémentarités entre urbain et rural, occuper les terrains non bâtis, créer des emplois et une nourriture de proximité, une production agricole maraîchère fort utile à l’économie et à sensibiliser à l’écologie et au développement durable.

À Dakar, la production de salade en ville est passée en 20 ans d’une culture non professionnelle, sur les toits ou dans les cours d’immeubles, à une production commerciale.

En Europe du Nord, aux États-Unis et au Canada, l’agriculture urbaine embellit les sols, les murs, les balcons, et les sous-sols sous forme de fermes verticales, de potagers d’entreprises et de jardins ouverts, permettant ainsi de cultiver la nourriture tout en minimisant la consommation de l’eau et les émissions de CO2.

Source: MAP

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