Viandes rouges: pourquoi les prix restent sous tension malgré les pluies et le soutien public

Alors que les récentes précipitations ont redonné vigueur aux pâturages et que l’État a mobilisé un important dispositif de soutien en faveur des éleveurs, les prix de la viande ovine continuent de flamber sur les marchés marocains. Un paradoxe apparent qui révèle, en réalité, un déséquilibre persistant entre l’offre et la demande, pesant lourdement sur le pouvoir d’achat des ménages et mettant à l’épreuve l’efficacité immédiate des mécanismes de régulation.
Dans les marchés de gros comme au détail, les niveaux de prix atteints sont jugés inhabituels, voire records, par les professionnels du secteur. À Casablanca, principal pôle de consommation, le prix de gros de la viande ovine oscille actuellement entre 100 et 110 dirhams le kilogramme, selon Jamal Farhan, secrétaire régional du secteur du transport et du commerce de la viande au détail. Une hausse qui se répercute directement sur les étals des boucheries.
Des prix élevés du champ à l’étal
Sur le terrain, la flambée est manifeste. Le kilogramme de viande provenant de petits agneaux se négocie autour de 115 dirhams, contre environ 107 dirhams pour les ovins de plus de 30 kilogrammes. Pour le consommateur final, la facture s’alourdit davantage: dans les boucheries du centre de Casablanca, les prix varient généralement entre 140 et 190 dirhams le kilogramme, selon la qualité des morceaux et le positionnement commercial.
Cette pression tarifaire s’explique en partie par des volumes d’abattage insuffisants. Les abattoirs de Casablanca ont enregistré l’abattage d’environ 1.700 têtes ovines un samedi et 1.300 le dimanche, des niveaux supérieurs à la moyenne quotidienne habituelle, mais encore loin de couvrir une demande soutenue, notamment en période de forte consommation.
Des pluies favorables… mais un effet différé
Si les précipitations récentes ont amélioré les conditions de parcours, leur impact sur l’offre reste limité à court terme. De nombreux éleveurs ont choisi de conserver leurs troupeaux, misant sur une meilleure valorisation ultérieure, plutôt que de les écouler immédiatement sur le marché. À cela s’ajoutent les difficultés d’accès aux marchés hebdomadaires, liées aux intempéries, qui ont freiné les flux d’approvisionnement.
Pour Mohamed Jebli, président de la Fédération marocaine des acteurs du secteur de l’élevage, cette situation demeure toutefois transitoire. Il anticipe un début d’assouplissement des prix à partir du mois d’avril, lorsque la diminution progressive du couvert végétal incitera les éleveurs à ajuster leurs effectifs afin de maîtriser les coûts d’alimentation.
Un dispositif public massif mais encore en phase d’ajustement
Sur le plan institutionnel, l’État a déployé un programme d’envergure pour soutenir le secteur. Au 31 décembre 2025, l’opération de recensement et de marquage du cheptel national a concerné 32,3 millions de têtes, dans le cadre du programme de reconstitution du cheptel 2025–2026. Cette base de données constitue désormais la référence unique pour l’identification des bénéficiaires du soutien financier direct.
À ce stade, environ 1,1 million d’éleveurs ont déjà perçu la première tranche de l’aide, pour une enveloppe globale de 5,5 milliards de dirhams, dont 5,2 milliards effectivement décaissés. Les autorités présentent cet effort comme un signal fort de l’engagement public en faveur de la sauvegarde du cheptel national.
Intervenant à la Chambre des conseillers, le ministre de l’Agriculture, Ahmed El Bouari, a mis en avant les avancées du programme, notamment en matière de ciblage des bénéficiaires et de préservation des femelles ovines et caprines destinées à la reproduction, à travers une prime versée en deux tranches pour garantir la durabilité du cheptel.
Un marché toujours sous forte tension
Malgré ces mesures, le marché des viandes rouges demeure sous tension à court terme. La flambée des prix de l’agneau s’accompagne d’une percée progressive des viandes bovines importées, notamment en provenance du Brésil et de l’Uruguay, qui viennent partiellement compenser le déficit d’offre locale.
À moyen terme, les autorités misent sur la combinaison du soutien financier, de l’amélioration des conditions climatiques et d’un meilleur encadrement du marché pour réduire les coûts de production et renforcer l’offre. Mais pour l’heure, le consommateur reste confronté à des prix élevés, révélant les limites d’un ajustement qui nécessite du temps dans un secteur structurellement exposé aux aléas climatiques et aux choix stratégiques des éleveurs.
Avec Le Matin
