QUI EST RÉELLEMENT LA CLASSE MOYENNE ?

LA DÉFINITION DE LA CLASSE MOYENNE A TOUJOURS ÉTÉ PROBLÉMATIQUE AU MAROC. L’HEURE EST À LA MISE EN PLACE DE CRITÈRES PRÉCIS POUR DÉLIMITER CETTE CLASSE EN VUE D’ÉLABORER DES MESURES D’ACCOMPAGNEMENT PERTINENTES, NÉCESSAIRES À SA SURVIE.

En 2008, dans son discours du Trône, le Roi Mohammed VI avait insisté sur l’urgence de donner à la classe moyenne une place et appelait le gouvernement à «veiller à ce que toutes les politiques publiques soient stratégiquement vouées à l’élargissement de la classe moyenne, pour qu’elle soit le socle de l’édifice social, la base de la stabilité, et un puissant catalyseur de la production et de la créativité».
Mais comment définir la classe moyenne sachant que ce n’est pas luxe car même au niveau officiel, la définition demeure encore sujet à discussion comme
en témoigne cet appel de Ahemd Reda Chami devant la Chambre des Conseillers. Le président a en effet affirmé lors de l’ouverture du cinquième forum parlementaire sur la justice sociale qu’«il est nécessaire de définir de nouvelles normes pour la classe moyenne, afin de l’élargir et d’en renforcer la base ».
Pour Chami, l’élaboration de cette définition relève de la responsabilité des différentes institutions nationales. Et que toutes les parties concernées doivent se mettre d’accord pour donner une vision claire sur la classe moyenne au Maroc.
Ahmed Reda Chami a mis le doigt sur là où il le fallait. Parce qu’il faut le dire, la définition de la classe moyenne au Maroc soulève un vif débat depuis de longues années.
Essayant d’apporter une réponse à cette très grande question, le HPC publie en 2009 un rapport dédié à la classe moyenne où il la définit comme étant formée des ménages percevant un revenu mensuel situé entre 2.800 et 6.763 dirhams. Autrement dit, les ménages percevant entre 0,75 et 2,5 fois la médiane des revenus des Marocains (3.500 dirhams).
Ainsi, 53 % de la population en ferait partie, 34 % appartiendrait à la classe modeste et 13 % à la classe aisée. Une classe moyenne faite donc de 16,3 millions de personnes, dont 62,9 % résidant en milieu urbain.
Le Centre d’études et de recherches sur le Proche-Orient s’est mêlé aussi de la question.
Dans son étude « Une classe moyenne eu Maroc ? », il note que si le HCP avait adopté l’approche de la Banque mondiale en la matière, le poids des classes moyennes au Maroc serait de 84,4 % de la population.
Ce poids serait de 78 % avec l’approche tunisienne, 69,1 % avec la méthode utilisée par la Chine et 54,1 % selon l’Institut d’études statistiques canadien (Statistic Canada).

UNE OU DES CLASSES MOYENNES ?

Bien que proche en termes de résultats des approches internationales, la définition du HCP ne fait pas l ’unanimité aujourd’hui.
L’économiste Driss Effina définit cette classe comme l’ensemble de ceux qui arrivent à faire face à leurs besoins sans disposer de revenus illimités ou
de concours extérieurs. Il l’évalue à près de 80% au Maroc.
Pour Kamal Mesbahi, «il est difficile de parler d’une classe moyenne comme si elle était un ensemble homogène » et, poursuit-il, «il faut raisonner plutôt en termes de catégories au sein de la même classe. Donc il ne s’agit pas d’une classe moyenne mais d’un ensemble de classes moyennes ».
Mesbahi renvoie à une étude du CESEM (centre relevant de HEM) qui dans une enquête publiée en 2009, segmente les classes moyennes en quatre catégories de dépenses, qui vont de 11.110 à 25.000 dirhams. Là encore, il y a problème. « Si on admet cette configuration, un ménage qui a un revenu de 25.000 est considéré comme excessivement riche à Fès. Mais, à Casablanca par exemple le couple aura des difficultés pour vivre. Le niveau de vie n’est pas le même », commente Mesbahi.
En 2014, un débat organisé par la fondation Attijariwafa Bank baptisé « Classe moyenne et croissance durable partagée » a apporté sa pierre à l’édifice conceptuel.
Mohamed Mabrouk y présente les résultats d’une étude réalisée par le cabinet EY, qui a choisi de définir les classes moyennes dans le monde comme les personnes gagnant entre 10 et 100 dollars par jour.
Dans son intervention, l’économiste Youssef Saadani (devenu Directeur des Études Économiques de la CDG) considère, de son côté, qu’un ménage marocain fait partie de la classe moyenne dès lors que son revenu se situe entre 10.000 et 40.000 dirhams.

LE HCP SIGNE ET PERSISTE

En 2017, dans son étude « Pauvreté et prospérité partagée au Maroc du troisième millénaire, 2001-2014 » réalisée en collaboration avec la Banque mondiale, le HCP persiste et signe : il reprend la définition exacte qu’il avait adoptée en 2009. Il constate que « la taille de la classe moyenne n’a pas beaucoup changé ». Elle représente désormais 58,7 % de la population, contre 31,2 % pour la catégorie modeste et 10,1 % pour la fourchette aisée. Cette population effectue une dépense mensuelle moyenne par personne comprise entre 840 DH et 1.728 DH contre 653 DH à 1.358 DH en 2007.

DES CRITÈRES À CONSIDÉRER

Kamal Mesbahi est catégorique : Il faut prendre en considération le critère territorial ou encore régional « Au sein des trois premières régions riches du Royaume, le coût de la vie est beaucoup plus élevé : l’école, la restauration, les déplacements, l’immobilier…
Comment comparer un ménage de classe moyenne à Casablanca
ou Dar Bouazza avec un autre à Fès ou à l’oriental par exemple.
La théorie est biaisée », tranche Mesbahi. Le chercheur et sociologue Abdelfattah Ezzin va encore plus loin. Au-delà des critères économiques et socioprofessionnels, il appelle à donner au caractère socioculturelle toute sa place dans la définition de la classe moyenne au Maroc.
«Je ne suis pas d’accord en tant que sociologue avec la définition du HCP. Elle est nécessaire mais insuffisante », déclare t-il.
Et il ajoute « Une classe sociale c’est d’abord la culture, les valeurs …
Aujourd’hui, au Maroc, on manque de pesanteur socioculturelle.
Quand on voit une érosion en matière de relation avec patrimoine et relâchement avec tout ce qui est culturel et intellectuel, cela doit nous pousser
à se poser des questions. Au niveau social, l’ascenseur est en panne et ne fonctionne plus».
Compte tenu de la cherté de la vie et la qualité des services publics, le fiscaliste Youssef Oubouali partage avec nous sa vision. Pour lui, ces deux facteurs, s’ils sont considérés, le seuil d’accès à la classe moyenne sera revu la hausse. Concrètement, «En Europe par exemple, la classe moyenne se définit selon le triptyque 3V : Voiture/Villa/Vacances. Ici, on peut se limiter à la capacité d’acheter un logement social, une voiture, et payer les frais de scolarisation de ses enfants ». Sur la base de ces trois critères et dépenses, Oubouali estime le seuil d’accès à une classe moyenne à un revenu minimal de 10.000 ou 11.000 DH.