CLASSE MOYENNE CHRONIQUE D’UNE ÉROSION PROGRAMMÉE

En dépit de son importance, la classe moyenne demeure le parent pauvre des politiques publiques ». L’affirmation, pour le moins
grave, émane du très sobre Ahmed Reda Chami, président du CESE, une déclaration faite devant à la Chambre des Conseillers, lors de la cinquième édition
du forum parlementaire de la justice sociale en février 2020.
Un autre officiel confirme qu’il s’agit d’un achèvement qui ne date pas d’aujourd’hui et que l’hémorragie a commencé au cours des années 80 du siècle dernier sous l’effet du programme d’ajustement structurel qui a donné un coup de massue aux secteurs sociaux. «Depuis, cette classe n’a cessé de faire les frais des politiques publiques axées sur la libéralisation et le désengagement outranciers. Sa place s’est progressivement réduite sous le poids d’une paupérisation croissante et d’une dégringolade de son pouvoir d’achat », reconnait Abdeslam Seddiki, économiste et ex-ministre de l’Emploi et des affaires sociales dans l’une de ses tribunes publiées dans les Inspirations Eco le 5 septembre 2019.
Ainsi, cela fait quarante ans que les actifs à revenu moyen voient leur niveau de vie stagner, leur pouvoir d’achat baisser et leurs emplois se précariser chaque jour davantage.
« Cette érosion risque d’alimenter les frustrations et nourrir la défiance croissante à l’égard des institutions que l’on constate déjà », alerte le sociologue Abdelfattah Ezzin.
« Si les meilleurs quittent le pays aujourd’hui, c’est pour avoir un statut social qu’ils n’ont pas dans leur pays d’origine en raison de l’absence d’une architecture sociale basée sur la méritocratie.
Avec la Covid, nous allons vers une fracture sociale qui pourrait créer une implosion », ajoute t-il. Ezzin n’est pas le seul à tirer la sonnette d’alarme.
L’expert en fiscalité, Youssef Oubouali prévient de son côté des conséquences désastreuses qui peuvent mener à de forts déséquilibres économiques et sociaux (hausse de la pauvreté, de la criminalité et creusement des inégalités). Cela d’autant plus que, selon notre interlocuteur, la cohésion sociale est tributaire de la solidité et de l’importance de la classe moyenne.
Comment on est arrivé là ?

DES RICHES TOUJOURS PLUS RICHES, ET DES PAUVRES…

Au premier chef des dysfonctionnements, figure le creusement de l’écart entre riches et pauvres. En effet, si jadis la majeure partie de la société vivait dans une mesure plus supportable car généralisée, ce n’est plus le cas aujourd’hui.
«Il ne faut pas se cacher derrière cette pandémie. Notre système de distribution à la base, ne permet pas de lutter contre les inégalités sociales et spatiales », insiste Driss Effina, économiste et président du Centre indépendant des analyses stratégiques.
Quelques chiffres officiels pour éclairer le phénomène. Dans sa contribution à l’élaboration du nouveau modèle de développement, le CESE note que le revenu national brut par habitant est passé, entre 2000 et 2018, d’une moyenne annuelle d’environ 13.906 dirhams (en valeur courante) a 29.780 dirhams, représentant ainsi une croissance annuelle moyenne de 4,3%.
En termes réels, « la croissance annuelle moyenne s’est établie à 3% par an. Cette amélioration du niveau de vie a été accompagnée par une très légère réduction des inégalités de revenus avec une inflexion à la baisse de l’indice de GINI de 0,407 à 0,395 entre 2007 et 2014 », ajoute le CESE qui a mis le doigt sur les domaines où les inégalités sont les plus flagrantes.
Ainsi, avec un taux de 25,98%, l’Education est considérée comme le domaine le plus inégalitaire.
Elle est suivie par les revenus (23,44%) et les disparités territoriales (15,42%).

DÉFAILLANCE DES SERVICES PUBLICS

Toujours selon le CESE, la défaillance des services publics est l’une des principales contraintes auxquelles fait face la classe moyenne.
En effet, l’absence de services publics de qualité fait du Maroc un pays où le coût de la vie est cher.
En effet, les gains réalisés en termes de pouvoir d’achat dans le cas où le ménage réussit professionnellement sont vite absorbés par les dépenses à supporter en termes de Santé et d’Education, achetés désormais majoritairement sur le marché privé. A cela il faut ajouter le transport et le logement, deux dépenses incompressibles.
Ce qui reste pour l’épargne ou les loisirs est en définitive assez maigre ce qui fait de la classe moyenne aujourd’hui une
sorte de foyers de nouveaux pauvres.
En effet, dans le panier de consommation, les rubriques « enseignement » et « santé » sont celles dont le poids dans le budget des ménages a le plus augmenté entre 2007 et 2014 (une hausse de 2,4 points de pourcentage du poids de l’enseignement et de 2,2 points pour la santé). «Cette situation contribue à éroder le pouvoir d’achat des ménages vu la charge budgétaire supportée, en particulier pour les classes défavorisées et la classe moyenne
(double taxation) et de ce fait augmente leur insatisfaction devant l’inexistence d’un service public de qualité en contrepartie de l’impôt payé »,
déplore le CESE.
«L’Etat n’a pas délaissé les services publics. C’est plutôt la faiblesse des moyens qui a poussé à cet état de fait. Nous sommes une petite économie
qui produit durablement un taux de croissance bas.
Et nous ne pouvons pas faire plus, actuellement, dans ces secteurs », nuance Kamal Mesbahi , professeur universitaire.
Une position radicalement inconciliable avec celle du fiscaliste Oubouali qui considère qu’ « un service public gratuit et de qualité est un droit et non une faveur ».

LOGEMENTS : LA CLASSE MOYENNE SUR LE CARREAU !
D’après le CESE, les efforts engagés (habitat social, lutte contre les bidonvilles, facilités d’accès au financement via les fonds de garantie…) ont permis de réduire substantiellement le déficit en logement qui est passé de 1,2 millions d’unités au début des années 2000 à près de 400 000 unités en 2017. Néanmoins, « les politiques de logement, les politiques fiscales et celles de l’aménagement du territoire ont été menées selon une démarche en «silos» sans une prise en compte suffisante des besoins en logement de la classe moyenne, ni une mise en place de mesures contre les dérives qui minent le secteur du logement (paiement au noir, spéculation immobilière, renchérissement des prix au centre du périmètre urbain…) », souligne le rapport du
CESE. Le dispositif du logement subventionné pour la classe moyenne (80 à 150 m2 à un prix maximum de 7.200 DH/m2 TTC), destiné aux ménages dont le revenu est inférieur à 20.000 DH par mois, n’a pas abouti aux résultats escomptés.

COMMENT S’EN SORTIR ?

Pour Kamal Mesbahi, consolider la classe moyenne, c’est réinventer notre trajectoire économique et adopter une nouvelle qui produit de la richesse et de l’emploi. Aussi, il préconise, de mettre en place les réformes nécessaires notamment, celles relatives au système des retraites et à la mise à niveau de l’Administration.
Le CESE considère, de son côté, que pour relever le défi du maintien et du renforcement de la classe moyenne, il est nécessaire de mettre en place une politique ciblée, fondée principalement sur le développement et l’amélioration de la qualité des services sociaux de base.
Le Conseil de Chami est catégorique : «Un soutien du pouvoir d’achat ne passe pas nécessairement par la hausse des salaires puisque l’Etat doit agir plutôt sur le revenu disponible en pourvoyant des services publics et biens collectifs accessibles à tous et de qualité suffisante (éducation, santé,
transport, aide au logement…). L’accès à ces services publics permettra d’entretenir le pouvoir d’achat des travailleurs sans pénaliser la compétitivité-coût de l’entreprise, étant donné que la charge de ces dépenses sociales sera assumée par l’Etat, engendrant ainsi des revendications salariales moindres ou moins fréquentes ».
Cette politique devrait en effet se concentrer sur le soutien à l’entrepreneuriat au profit de la classe moyenne, tout en encourageant le climat des affaires, en plus d’équilibrer les charges fiscales en fonction du niveau de vie, et de faire des centres ruraux des pôles de développement économique, afin de lutter contre la migration et d’encourager l’émergence de la classe moyenne rurale.

SANTÉ : PAS ASSEZ PAUVRE POUR LE RAMED…
D’après le rapport du CESE, la dégradation de la qualité des soins a conduit à une fuite vers le secteur privé des patients les plus solvables. Et si la classe moyenne fuit aujourd’hui au secteur privé, c’est au détriment de son revenu. Puisque notons, le, les frais au niveau du privé ne cessent d’augmenter +11,5% pour les services médicaux et +4,8% pour les services hospitaliers entre 2013 et 2017, comme le note le HCP.
En même temps, cette classe n’est pas aussi défavorisée et donc ne pourrait satisfaire aux critères de la détention d’une carte RAMED. Finalement elle se retrouve entre l’étau et l’enclume : elle veut absolument éviter de se faire soigner dans le public, à cause de la qualité des prestations, et n’arrive pas à faire face au service coûteux du privé d’autant plus que la majorité des personnes issues de cette classe moyenne ne bénéficient d’aucune couverture médicale. Et même si certains ont une assurance maladie obligatoire (AMO), elle ne permet pas de couvrir tous les frais ni toutes les prestations. La crise sanitaire a révélé la faille.
En réponse à cette carence, dans son dernier discours de la Fête du Trône, le Roi Mohammed VI d a annoncé le lancement du chantier royal de la généralisation de la couverture sociale au profit de tous les Marocains dans un délai de cinq ans.