Rappels de laits infantiles : la lenteur de la traçabilité interroge après une contamination à la céréulide

Le rappel massif de laits infantiles opéré ces dernières semaines par Nestlé puis par Lactalis soulève de nombreuses interrogations sur la traçabilité des ingrédients et la gestion des alertes sanitaires dans l’industrie agroalimentaire. Plus d’une soixantaine de lots de laits pour nourrissons, commercialisés sous les marques Guigoz, Nidal et Picot, ont été retirés du marché dans plus d’une vingtaine de pays, en raison d’un risque de contamination à la céréulide, une toxine bactérienne susceptible de provoquer diarrhées et vomissements.
En France, ce dossier a pris une dimension particulière après l’ouverture d’une enquête sanitaire à la suite du décès suspect d’un nourrisson ayant consommé un lait concerné par le rappel. Si, à ce stade, aucun lien de causalité n’a été établi, la succession des rappels et leur étalement dans le temps ont mis en lumière les fragilités d’un système de traçabilité pourtant présenté comme l’un des plus stricts au monde.
Nestlé a procédé à un premier rappel le 11 décembre, avant d’élargir considérablement le périmètre de ses retraits le 5 janvier. Lactalis n’a, pour sa part, annoncé le rappel de certains lots de lait Picot que plusieurs semaines plus tard. Cet enchaînement progressif interroge sur la rapidité avec laquelle l’origine de la contamination a pu être identifiée, alors même que les produits concernés s’adressent à une population particulièrement vulnérable.
Lors du premier rappel, Nestlé évoquait la détection de la bactérie Bacillus cereus sur une ligne de production, sans en préciser l’origine exacte. Ce n’est qu’après plusieurs semaines d’investigations que le groupe a indiqué avoir identifié un ingrédient à base d’acide arachidonique (ARA), une huile oméga-6 utilisée dans les laits infantiles, comme étant à l’origine de la présence de la toxine céréulide. Cet ingrédient aurait été fourni à plusieurs sites de production en Europe, avant que les produits finis ne soient distribués dans de nombreux pays.
Les informations communiquées au fil du temps par les industriels et les autorités européennes ont montré la complexité des chaînes d’approvisionnement. Les notifications émises via le système d’alerte rapide européen pour les denrées alimentaires (RASFF) font état d’ingrédients provenant de plusieurs pays, notamment des Pays-Bas et de la Chine. Lactalis a de son côté évoqué une contamination potentielle liée à un fournisseur international d’ARA, sans confirmer s’il s’agissait du même fournisseur que celui impliqué chez Nestlé.
Cette chronologie pose la question de l’efficacité opérationnelle de la traçabilité. La réglementation européenne impose aux entreprises agroalimentaires, depuis 2002, d’être en mesure de retracer rapidement le parcours de chaque ingrédient, depuis sa production jusqu’au produit final. En cas de risque identifié, les exploitants sont tenus d’alerter sans délai les autorités compétentes et de procéder au retrait ou au rappel des produits concernés.
Or, dans le cas présent, plusieurs semaines se sont écoulées entre la première alerte et l’identification complète de l’ingrédient incriminé, puis entre les rappels successifs des différents industriels. Cette temporalité alimente les critiques sur une traçabilité jugée trop lente au regard des exigences réglementaires et de la sensibilité des produits concernés.
Les industriels concernés se défendent en invoquant la complexité des investigations nécessaires pour retracer l’ensemble des flux de production à l’échelle internationale. Nestlé explique que la consolidation des résultats analytiques et des données de traçabilité issues de multiples usines était indispensable pour déterminer précisément quels produits devaient être rappelés dans chaque pays. Lactalis assure, pour sa part, être en lien étroit avec les autorités sanitaires et affirme qu’aucun signalement lié à la consommation de ses produits n’a été rapporté à ce stade.
Sur le terrain, de nombreux parents ont toutefois signalé des symptômes inhabituels chez leurs enfants après consommation des laits rappelés, sans que les autorités sanitaires ne communiquent de chiffres consolidés sur les cas d’intoxication suspectés. Cette absence de données publiques contribue à renforcer le climat d’inquiétude et met en évidence les limites de la communication de crise dans un secteur où la confiance est un élément central.
Au-delà du cas précis de la céréulide, cette affaire relance le débat sur la robustesse des dispositifs de traçabilité dans les filières agroalimentaires mondialisées. Elle pose la question de la capacité des grands groupes à identifier rapidement l’origine d’un risque sanitaire et à agir de manière coordonnée, dans des délais compatibles avec les exigences de protection des consommateurs les plus fragiles.
Avec ledauphine.com
