Finances-CréditNewsslide

Crédit à la consommation : un soutien discret mais risqué pour les ménages marocains

La progression du crédit à la consommation au Maroc se confirme. Selon les dernières données de Bank Al-Maghrib, ce segment a enregistré une hausse de 4,6 % à fin novembre 2025, prolongeant une tendance observée depuis plusieurs trimestres. Derrière ce chiffre, souvent perçu comme un indicateur de reprise de l’activité, se dessine une réalité plus ambivalente, révélatrice des tensions persistantes sur le pouvoir d’achat des ménages.

Pour Mohammed Jadri, économiste, cette évolution ne traduit pas un regain de confiance généralisé, mais plutôt « un ajustement des comportements des ménages face à un environnement économique durablement contraint ». Dans un contexte marqué par l’inflation des dépenses incompressibles et la stagnation des revenus réels, le crédit joue de plus en plus un rôle d’amortisseur. Il permet de lisser la consommation et d’éviter des ruptures brutales, tout en installant une dépendance croissante à l’endettement.

D’un crédit de confort à un crédit de compensation

Historiquement, le crédit à la consommation finançait principalement des biens durables — électroménager, mobilier ou automobile — en particulier pour les ménages en phase d’équipement. Cette logique tend aujourd’hui à s’effriter. Les données disponibles suggèrent une montée en puissance des crédits de trésorerie, souvent à court terme, via des produits tels que le crédit renouvelable ou les facilités de caisse.

« Le crédit ne sert plus seulement à améliorer le niveau de vie, il sert de plus en plus à équilibrer le budget courant », observe Mohammed Jadri. Les ménages recourent à l’endettement pour couvrir des dépenses récurrentes comme la scolarité, la santé ou l’alimentation, ce qui constitue, selon l’économiste, « un indicateur avancé de fragilisation financière ». Cette mutation transforme le crédit en un outil de survie économique plutôt qu’en levier de projection.

Un signal économique à interpréter avec prudence

Dans une économie en forte croissance, l’augmentation du crédit est généralement interprétée comme un signe de dynamisme et d’anticipation positive des revenus futurs. « Dans le contexte marocain actuel, il s’agit davantage d’un crédit de compensation que d’un crédit d’anticipation », nuance Jadri. Le ménage s’endette moins pour investir dans l’avenir que pour faire face à une insuffisance immédiate de ressources.

Ce mécanisme soutient la demande à court terme, mais il comporte un risque latent : celui d’une dégradation progressive de la capacité de remboursement, susceptible de peser ultérieurement sur la consommation et la croissance.

La banalisation du crédit et le déficit d’éducation financière

Le recours au crédit s’est largement normalisé au sein de la société marocaine. Urbanisation, bancarisation accrue et développement rapide des sociétés de financement ont contribué à faire du crédit un outil ordinaire de gestion budgétaire. Cette banalisation ne s’est toutefois pas accompagnée d’un renforcement équivalent de l’éducation financière.

« Une partie des ménages sous-estime le coût réel du crédit, la durée d’engagement et les seuils de soutenabilité », souligne l’économiste. Cette méconnaissance favorise l’accumulation de crédits de faible montant, dont la charge reste supportable isolément, mais devient lourde une fois cumulée. La fragilité se construit alors de manière diffuse : retards ponctuels, refinancement de crédits par d’autres crédits et réduction progressive des dépenses essentielles.

Des risques contenus mais socialement concentrés

À l’échelle macroéconomique, la situation demeure globalement maîtrisée. Le ratio d’endettement des ménages reste contenu et le système bancaire dispose encore de marges de sécurité suffisantes. Le risque d’une crise systémique apparaît limité à court terme.

Cette lecture agrégée masque cependant des vulnérabilités ciblées. « La ligne de fragilité n’est pas nationale, elle est sociale et segmentée », insiste Jadri. Les jeunes ménages urbains, les salariés à revenus fixes et certains travailleurs récemment bancarisés figurent parmi les profils les plus exposés, souvent proches de leur seuil maximal d’endettement.

Un enjeu croissant pour les banques et la stabilité économique

Pour les établissements de crédit, la croissance du crédit à la consommation soutient l’activité et les marges, mais elle s’accompagne d’un risque accru. « Ce type de crédit est structurellement plus risqué que le crédit immobilier, car il est peu adossé à des garanties réelles », rappelle l’économiste. Une détérioration de la conjoncture pourrait rapidement se traduire par une hausse des impayés, obligeant les banques à renforcer leurs provisions et à durcir les conditions d’octroi.

À moyen terme, la poursuite de la hausse de l’endettement apparaît probable, mais son impact dépendra de sa structure. « Sans rééquilibrage vers des crédits plus longs et mieux encadrés, la croissance du crédit pourrait devenir un facteur d’instabilité plutôt qu’un moteur de croissance », avertit Mohammed Jadri.

Au-delà des chiffres, l’essor du crédit à la consommation reflète une mutation plus profonde du modèle économique et social. Le Maroc s’oriente progressivement vers une économie davantage fondée sur l’endettement et l’anticipation, accompagnant l’émergence d’une classe moyenne urbaine plus consommatrice, mais aussi plus exposée aux chocs. Dans ce contexte, le crédit apparaît à la fois comme un outil de mobilité sociale et comme un révélateur des tensions structurelles pesant sur les trajectoires de vie des ménages.

Avec Le360

Laisser un commentaire

Bouton retour en haut de la page
×