Prix des viandes : le gouvernement invoque le climat et les “données structurelles”, le marché attend un contrôle réel

Interpellé au Parlement sur la flambée persistante des prix des viandes rouges, le ministre de l’Agriculture Ahmed El Bouari a livré un diagnostic prudent, largement dominé par des explications techniques et des facteurs structurels. Tout en reconnaissant, de manière implicite, l’existence de dysfonctionnements profonds dans les circuits de commercialisation, son discours n’a pas dissipé l’inquiétude centrale des ménages : pourquoi l’État n’impose-t-il pas une régulation ferme et visible des prix au profit du consommateur ?
C’est le cœur de la lecture rapportée par le quotidien Al Ahdath Al Maghribia, qui décrit une intervention mesurée, mais révélatrice d’un malaise : celui d’un marché où l’explication économique ne suffit plus, face à une urgence sociale qui exige des actes.
Un diagnostic technique pour justifier une cherté qui s’installe
Devant les députés, le ministre a insisté sur une idée clé : l’amélioration des indicateurs liés au cheptel ne se traduit pas immédiatement par une baisse des prix. Il a invoqué :
- le cycle biologique de la production animale,
- l’accumulation des effets de plusieurs années de sécheresse,
- la hausse du coût des aliments pour bétail,
- les délais nécessaires avant la mise sur le marché,
- et l’impact du contexte international sur les intrants.
Ce cadrage, fondé sur des facteurs exogènes et des contraintes de production, donne au phénomène une apparence de fatalité économique. Mais il laisse en suspens la question que posent les consommateurs : si le problème est identifié, où est la réponse coercitive sur le terrain ?
Le ministre pointe l’aval : “le problème est après la production”
L’un des éléments les plus significatifs de l’intervention concerne la distinction entre le prix à la sortie des abattoirs et le prix payé par le consommateur. Ahmed El Bouari a affirmé que les prix des viandes bovines — qui représentent près de 80% de la consommation nationale — restent relativement stables au départ, oscillant entre :
- 70 DH/kg pour le bétail importé,
- 90 DH/kg pour le bétail local.
Autrement dit, le ministre laisse entendre que la flambée des prix se produit principalement après la phase de production, dans les circuits de distribution et de commercialisation.
Mais loin de rassurer, cette affirmation renforce un sentiment largement partagé : le cœur du problème se situe dans les maillons intermédiaires, là où l’État peine à imposer transparence, discipline et contrôle.
Spéculation et intermédiation : un sujet évité, plus qu’affronté
En imputant une partie des perturbations aux conditions climatiques récentes — notamment pour la viande ovine, affectée par une mobilité réduite des éleveurs et une contraction temporaire de l’offre — le ministre a semblé minimiser le rôle des pratiques spéculatives et de l’intermédiation excessive.
Selon Al Ahdath Al Maghribia, les députés du groupe de la Justice et du développement (PJD) ont formulé des critiques virulentes, accusant le gouvernement de complaisance envers les grands intermédiaires et d’instrumentalisation politique du dossier du cheptel. Mais le ministre est resté à distance de toute confrontation directe, préférant s’en tenir à un registre technique.
Réforme des marchés de gros : une promesse récurrente, des mécanismes encore flous
Ahmed El Bouari a toutefois reconnu un point central : la commercialisation est une étape décisive de la chaîne de valeur agricole, et tout dysfonctionnement à ce niveau produit un écart excessif entre le prix à la production et celui payé par le consommateur final, sans bénéfice réel pour l’agriculteur.
Il a évoqué une vision réformatrice visant à moderniser :
- les marchés de gros,
- les abattoirs,
- les infrastructures de commercialisation,
en partenariat avec les ministères de l’Intérieur et de l’Industrie et du Commerce, afin d’améliorer la gouvernance et renforcer la transparence.
L’objectif annoncé est de réduire la multiplicité des intermédiaires et de faciliter l’accès direct des agriculteurs aux marchés. Un nouveau projet de loi serait également en préparation pour encadrer les marchés de gros selon une approche dite moderne, mais sans détails précis sur :
- les mécanismes concrets de contrôle,
- les délais de mise en œuvre,
- les sanctions prévues contre les abus.
Mesures gouvernementales : soutien aux éleveurs et surveillance des circuits
Le ministre a rappelé la poursuite de plusieurs programmes publics :
- reconstitution du cheptel national,
- amélioration de l’accès aux aliments pour bétail,
- surveillance renforcée des circuits de commercialisation,
- organisation des marchés de bétail et des abattoirs,
- suivi régulier de l’offre et de la demande.
Ces actions s’inscrivent, selon lui, dans la stratégie “Génération verte”, complétée par des programmes exceptionnels depuis 2021 pour amortir l’impact des conditions climatiques difficiles.
Fruits et légumes : même explication, même logique
Concernant la hausse des prix de certains fruits et légumes, Ahmed El Bouari l’a attribuée à des facteurs conjoncturels : précipitations récentes, difficultés de récolte, transport et approvisionnement. Là encore, il a réaffirmé que la réforme des circuits de commercialisation reste le levier principal.
Une réalité assumée : expliquer les prix ne suffit plus
Au final, le ministre a livré une intervention mesurée, progressive, évitant les mises en cause frontales. Mais derrière ce discours technicisé, une évidence apparaît : la lutte contre la cherté de la viande ne peut pas se limiter à invoquer la sécheresse, les cycles de production ou les intrants.
Elle exige une réforme profonde — et surtout effective — des chaînes de commercialisation, et une volonté politique assumée de contrôler les prix, plutôt que de simplement les commenter.
Avec Al Ahdath Al Maghribia.
