Barrages … Le Maroc à l’épreuve des inondations

Après les pluies extrêmes de janvier 2026, la gestion des barrages marocains s’est transformée en exercice à haut risque. Entre lâchers d’urgence, envasement invisible et impacts agricoles, le pays découvre les limites de son modèle hydraulique face aux dérèglements climatiques.
Janvier 2026 restera comme un mois charnière dans la gestion de l’eau au Maroc. Après plusieurs années de sécheresse sévère, des épisodes pluvieux d’une intensité exceptionnelle — portés par des phénomènes météorologiques inédits, assimilés par les climatologues à de véritables « rivières atmosphériques » — ont brutalement rempli les grandes retenues du Nord. Face à la montée rapide des niveaux, les autorités hydrauliques ont procédé à des lâchers contrôlés, parfois massifs, notamment sur des barrages structurants comme Oued El Makhazine ou Al Wahda.
Officiellement, la priorité est claire : éviter tout risque de submersion des digues. Mais sur le terrain, ces décisions ravivent un débat profond sur la soutenabilité technique, écologique et sociale de la stratégie de vidange actuelle.
Le dilemme du “mètre cube de trop”
Pour les ingénieurs hydrologues, gérer un barrage en période de crue relève désormais de l’équilibrisme. Vider trop tôt, c’est sacrifier une ressource stratégique pour l’été. Attendre trop longtemps, c’est exposer l’ouvrage à un risque de surverse — le scénario le plus redouté, pouvant conduire à une rupture catastrophique.
Lors de la réunion de la commission de vigilance du ministère de l’Équipement et de l’Eau, le ministre Nizar Baraka, a été catégorique : « La sécurité des citoyens et de nos infrastructures hydrauliques est une ligne rouge ». Il a précisé : « Face à l’intensité exceptionnelle des épisodes pluvieux de ce mois de janvier, les lâchers contrôlés n’étaient pas une option, mais une nécessité absolue. Nous passons d’une gestion de la rareté à une gestion de la résilience aux extrêmes. »
Le problème, soulignent les experts, est que les outils classiques de prévision montrent aujourd’hui leurs limites. Les modèles hydrologiques hérités des décennies précédentes peinent à intégrer la brutalité et la concentration des précipitations actuelles, rendant la prise de décision plus incertaine que jamais.
L’envasement, ce risque invisible qui fausse tout
Au cœur des débats techniques, un ennemi silencieux : l’envasement. Chaque année, des millions de mètres cubes de sédiments s’accumulent au fond des barrages marocains, réduisant leur capacité réelle sans que cela n’apparaisse clairement dans les indicateurs grand public. « Il faut se méfier de l’euphorie des chiffres », avertit Fouad Amraoui, hydrologue et professeur à l’Université Hassan II de Casablanca lors d’un colloque dédié à l’analyse des premiers chiffres du remplissage des barrages.
Selon lui, « Un barrage affiché à 100 % n’a plus 100 % de sa capacité initiale. La vase réduit l’espace disponible pour absorber une crue soudaine, ce qui crée un faux sentiment de sécurité et oblige parfois à libérer l’eau dans l’urgence. »
Pour cet expert, le risque est double : provoquer des inondations artificielles en aval et retarder les investissements structurels indispensables dans le dévasement et la recharge artificielle des nappes phréatiques.
Agriculture sacrifiée, territoires exposés
Dans la plaine du Gharb, les lâchers d’eau sont vécus comme une injustice récurrente. Les agriculteurs voient leurs cultures inondées au nom de la sécurité des barrages, sans toujours disposer d’un temps d’anticipation suffisant.
« La plaine du Gharb est devenue la variable d’ajustement de la sécurité hydraulique nationale », dénonce Larbi Zagdouni, expert en politiques agricoles et professeur à l’IAV Hassan II. « En sauvant les digues, on sacrifie des milliers d’hectares d’agrumes et de cultures sucrières. L’enjeu n’est plus seulement de stocker l’eau, mais de savoir la déplacer rapidement d’un bassin excédentaire vers un bassin déficitaire. »
Cette critique relance le débat sur l’« autoroute de l’eau », encore insuffisamment dimensionnée pour absorber des transferts massifs et rapides entre bassins.
Des chocs écologiques sous-estimés
Au-delà des pertes agricoles, les écologistes alertent sur des dégâts durables sur les écosystèmes fluviaux. Des débits pouvant atteindre 300 m³ par seconde bouleversent la morphologie des oueds, fragilisent les berges et perturbent les estuaires.
« Ces lâchers à très haut débit sont de véritables traumatismes pour nos bassins fluviaux », explique Mohamed Benata, ingénieur agronome et militant écologiste. « On déstructure les berges et on fragilise l’estuaire du Sebou. Il faut créer des zones d’expansion de crues, des espaces volontairement inondables où l’eau peut s’étaler sans provoquer de dégâts majeurs. »
Un déficit de communication qui alimente la panique
Autre point sensible : la communication publique. Le passage rapide d’un discours alarmiste sur la sécheresse à des lâchers d’urgence crée incompréhension et anxiété chez les populations rurales.
Des sociologues et experts en gestion de crise plaident pour une transparence accrue des données hydrauliques en temps réel. Objectif : permettre aux agriculteurs d’anticiper le déplacement du bétail, du matériel ou des systèmes de pompage avant l’ouverture des vannes.
Vers une nouvelle doctrine hydraulique ?
Un constat fait désormais consensus parmi les experts : le modèle de gestion des barrages hérité des années 1980 a atteint ses limites. « On ne peut plus gérer les barrages comme avant », résumait récemment un intervenant lors du Sommet de l’Eau de l’UM6P qui s’est tenu fin janvier 2026.
Pour Dr. Abdelghani Chehbouni, professeur à l’Université Mohammed VI Polytechnique, le changement de paradigme est inévitable. « Le cycle de l’eau au Maroc a changé de régime. Nous allons vers des sécheresses plus longues, interrompues par des inondations plus violentes. La politique des barrages doit intégrer l’intelligence artificielle, avec des vidanges préventives fondées sur des prévisions météorologiques à sept jours », explique-t-il. L’objectif : anticiper les crues grâce à des « barrages intelligents », connectés à des satellites météo haute résolution, capables de libérer l’eau de manière progressive et d’éviter le choc hydraulique en aval.
Autre alerte majeure : l’envasement des retenues. « Le dévasement est devenu une urgence de sécurité nationale », martèlent plusieurs ingénieurs et responsables du secteur. Sans un plan massif de dragage des sédiments, préviennent-ils, même la construction de nouveaux ouvrages ne ferait qu’accroître des capacités de stockage théoriques, largement amputées par la vase.
Au-delà des solutions techniques, un tournant stratégique s’impose. La doctrine actuelle, centrée sur la survie des infrastructures, montre ses limites face aux extrêmes climatiques. Pour l’horizon 2027-2030, les pistes évoquées convergent : surélévation de certains barrages existants, automatisation intelligente des vannes, dévasement systématique, mais aussi recharge des nappes phréatiques via des zones d’épandage contrôlées, afin de stocker l’eau sous terre et limiter l’évaporation.
Enfin, un autre consensus émerge : « L’interconnexion est la seule soupape de sécurité » plutôt que de laisser l’eau excédentaire s’échapper vers la mer lors des lâchers d’urgence.