Le Gharb sous la pression du choc hydrique

Alors que les barrages marocains atteignent des niveaux de remplissage historiques après les pluies de janvier 2026, la plaine du Gharb encaisse de lourdes pertes agricoles. Lâchers d’eau, cultures sinistrées…: l’abondance hydrique se transforme en choc économique pour l’un des piliers de l’agriculture nationale.
Le contraste est brutal. Alors que les barrages marocains affichent des taux de remplissage historiques après les pluies exceptionnelles de janvier, redonnant de l’air à la sécurité hydrique nationale, la plaine du Gharb paie le prix fort de cette abondance soudaine. Les lâchers d’eau, jugés indispensables pour préserver la sécurité des ouvrages, ont transformé des milliers d’hectares de terres agricoles parmi les plus productives du pays en zones sinistrées.
Dans ce bassin stratégique, l’eau, longtemps attendue, est devenue en quelques jours le principal risque économique de la campagne agricole 2025-2026.
Filières stratégiques sous l’eau
L’impact est d’abord agricole, mais il se traduit immédiatement en pertes de valeur ajoutée. Les cultures à haute rentabilité, pilier de l’économie du Gharb, figurent parmi les plus touchées.
Les agrumes paient le tribut le plus lourd. Près de 15 000 hectares de vergers sont actuellement sous les eaux. Au-delà de la perte de la récolte en cours, les producteurs redoutent l’asphyxie racinaire. Si l’eau stagne au-delà de 48 à 72 heures, les racines commencent à pourrir, condamnant durablement les arbres, en particulier les jeunes plantations. Pour certains exploitants, ce sont des investissements de dix à quinze ans qui risquent d’être anéantis.
Autre pilier fragilisé : la betterave sucrière. Dans une région clé pour la souveraineté alimentaire, l’excès d’eau rend les sols impraticables, empêchant tout passage des engins agricoles. Les estimations provisoires font état d’une perte potentielle de 30 % de la production régionale, une partie des racines risquant de pourrir directement en terre.
Le maraîchage n’est pas épargné. L’arrêt brutal de l’approvisionnement du Gharb se fait déjà sentir sur les marchés de gros. À Casablanca et Rabat, les prix des tomates, oignons et pommes de terre ont progressé de 15 % en quatre jours, signe d’un choc d’offre immédiat sur les circuits courts.
Une ardoise financière lourde pour les exploitations
Au-delà des cultures, c’est l’outil de production lui-même qui est touché. Les chambres d’agriculture locales dressent un premier bilan préoccupant.
Les infrastructures agricoles modernes — réseaux de goutte-à-goutte, stations de pompage, serres — ont subi des dégâts structurels importants. Beaucoup ont été financées par des crédits bancaires encore en cours de remboursement, ce qui expose les exploitants à un risque de surendettement.
L’élevage traverse lui aussi une zone de fortes turbulences. Des étables ont été endommagées, tandis que les stocks de fourrage ont été totalement détruits dans certaines zones. Les professionnels redoutent désormais une hausse marquée du prix de l’aliment de bétail, alimentée par la disparition des cultures fourragères locales.
MAMDA en première ligne
Dans ce contexte, la Mutuelle Agricole Marocaine d’Assurances (MAMDA) se retrouve au cœur du dispositif de gestion de crise. Des équipes sont déjà déployées sur le terrain, appuyées par des drones de haute précision pour cartographier les parcelles inondées et accélérer l’évaluation des dommages.
Mais un point d’ombre subsiste. Si le risque sécheresse est largement couvert par les contrats standards, le risque inondation reste parfois optionnel et sous-souscrit. De nombreux petits agriculteurs pourraient ainsi se retrouver sans indemnisation, malgré l’ampleur des pertes subies.
Un choc conjoncturel pour l’économie agricole
À l’échelle macroéconomique, l’impact commence à se dessiner. Selon plusieurs analystes, les inondations dans le Nord-Ouest pourraient entraîner une baisse de 0,5 point de la croissance du PIB agricole en 2026.
Le paradoxe est frappant : le Maroc dispose enfin de volumes d’eau confortables, mais l’inflation alimentaire pourrait rester élevée au printemps, du fait de la destruction d’une partie de l’offre locale. Pour limiter la casse, les autorités planchent sur un plan d’urgence pour relancer les semis de printemps et sécuriser les prochaines récoltes.
Dans la plaine du Gharb, l’heure n’est plus aux statistiques de remplissage, mais à la survie économique d’un territoire devenu, malgré lui, la variable d’ajustement de la sécurité hydraulique nationale.