BARRAGES

Envasement … L’envers du décor de nos barrages

Plébiscités pour leurs taux de remplissage après des pluies exceptionnelles, les barrages marocains dissimulent une réalité préoccupante : une part croissante de leur capacité est occupée par la vase. Un phénomène structurel qui affaiblit la sécurité hydrique nationale et complique la gestion des crues.

Les pluies torrentielles de janvier ont offert au Maroc des images longtemps espérées : des retenues pleines, des taux de remplissage en forte hausse et un répit apparent après des années de stress hydrique. Mais derrière les communiqués officiels célébrant un taux national de 61,2 %, une réalité beaucoup plus préoccupante inquiète les experts de l’eau : celle d’un « volume fantôme », invisible dans les statistiques, mais bien réel dans les cuvettes des barrages.
Car si l’eau est revenue, l’espace pour la stocker, lui, s’est considérablement réduit. L’envasement progressif des retenues transforme peu à peu les grands ouvrages hydrauliques en géants aux pieds d’argile.

Le “volume fantôme”, quand la vase remplace l’eau
Le phénomène n’est pas nouveau, mais il atteint en 2026 un seuil critique. Sous l’effet combiné de l’érosion des sols, de la dégradation du couvert végétal et des incendies de forêts, des millions de tonnes de sédiments sont charriées chaque année vers les barrages.
Les chiffres donnent le vertige. Le Maroc perd entre 50 et 75 millions de mètres cubes de capacité de stockage par an, soit l’équivalent d’un barrage de taille moyenne qui disparaît sous la boue tous les douze mois. À l’échelle nationale, près de 2,7 milliards de mètres cubes de la capacité nominale sont aujourd’hui occupés par de la vase — l’équivalent de trois grands barrages rayés de la carte hydraulique.

Le piège du “taux de remplissage optique”
Le danger majeur réside dans ce que les ingénieurs appellent l’illusion statistique. Un barrage annoncé « plein » l’est en réalité sur la base de la hauteur d’eau mesurée par rapport à la crête de l’ouvrage, sans toujours tenir compte de l’épaisseur des sédiments accumulés au fond.
« Le taux que nous lisons dans les rapports est souvent un taux optique », confie un expert en hydrologie. « L’eau réellement disponible pour l’irrigation ou l’alimentation en eau potable est bien inférieure au volume théorique, car une partie significative de la cuvette est obstruée par des sédiments compacts. »
Cette distorsion fausse les prévisions hydriques et agricoles. Des agriculteurs planifiant leurs semis sur la base de retenues prétendument pleines peuvent se retrouver confrontés à des restrictions précoces, la réserve effective étant parfois amputée de près d’un quart de son volume réel.

Risque d’inondation
Paradoxalement, l’envasement ne menace pas seulement le stockage de l’eau, il accroît aussi les risques d’inondation lors des épisodes pluvieux extrêmes.
La logique est implacable : une cuvette partiellement remplie de vase offre moins d’espace pour absorber les crues soudaines. Résultat, les autorités sont contraintes de procéder à des lâchers d’urgence plus précoces et plus brutaux pour éviter la surverse des digues.
C’est ce mécanisme qui explique en partie les inondations observées ces dernières semaines dans des zones agricoles sensibles, notamment dans la plaine du Gharb, transformée malgré elle en zone tampon de la sécurité hydraulique nationale.

Quelles réponses pour 2026 et au-delà ?
Face à cette menace silencieuse, le ministère de l’Équipement et de l’Eau a engagé un programme d’intervention articulé autour de trois leviers principaux.
Le premier est le dévasement, via des opérations de dragage ciblées. Indispensables, ces interventions restent cependant lourdes, coûteuses et posent la question du traitement et du stockage des sédiments extraits.
Le deuxième axe mise sur le reboisement des bassins versants, afin de fixer les sols en amont et réduire l’érosion. C’est la solution la plus durable, mais aussi la plus lente : ses effets se mesurent en décennies, pas en années.
Enfin, l’État a opté pour la surélévation de certains barrages existants, à l’image du barrage Mohammed V, afin de recréer artificiellement de la capacité de stockage au-dessus de la couche de vase accumulée.

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