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Renforcer la prévention et réhabiliter la médecine générale

Entretien Ahmed Benboujida, président du syndicat national des médecins du secteur libéral,

Quelles sont, d’après-vous les retombées de la généralisation de la protection sociale ?
Ce projet est considéré aujourd’hui comme une vraie révolution sociale. Le coup d’envoi de ce grand chantier tant attendu par les Marocains a été donné par sa Majesté le Roi Mohammed VI. En tant que professionnels, nous avons beaucoup souffert avec nos concitoyens sur le volet de prise en charge financière pour certaines maladies. La plupart étaient confrontés à des difficultés quant à l’accès aux soins médicaux. Sa majesté a été très sensible à cette question et ce projet bénéficie d’une attention particulière de sa part, surtout que la généralisation de la protection sociale aura des effets directs et tangibles sur l’amélioration des conditions de vie des citoyens et la préservation de leur dignité. On parle de 11 millions de citoyens indépendants et de leurs familles qui bénéficieront de l’AMO de base en 2022.

Mais, ne pensez-vous pas qu’il y a des défis auxquels il faudra faire face ?
En effet, le projet fait face à quatre grands défis : le financement, la gouvernance, les ressources humaines et la digitalisation. La réussite de ce programme nécessitera en effet, une enveloppe de 51 milliards de dirhams annuellement à l’horizon 2025 dont 23 milliards de dirhams financés par l’état. Le dossier est attribué aux deux caisses gestionnaires, la CNOPS pour le public et la CNSS pour le privé, gérées toutes les deux par l’ANAM. Notre vision est de créer une synergie entre les deux caisses et de faire participer le privé qui couvre 75% des prestations sanitaires délivrées au citoyen. A travers la couverture sociale généralisée prévue, 90% des dépenses de la santé seront destinés au privé d’où la nécessite de la mise en place de garde-fous et d’une convention globale de partenariat entre le secteur public et le secteur privé. Les statistiques montrent que plus de 30% des dépenses médicaux sont orientés vers les médicaments, et plus de 35% des vers l’hospitalisation. La consultation n’occupe qu’une part estimée de 3 à 5%.

Qu’en est-il de la problématique de la pénurie des médecins?
Le ministère est conscient de l’enjeu et des décisions ont été prises pour pallier à cette problématique comme la réduction de la durée des études. Mais, une chose est sûre, 14.000 médecins marocains sont installés, aujourd’hui, à l’étranger. Ils migrent chaque année vers d’autres pays pour diverses raisons notamment la question du salaire qui peut atteindre le quadruple ou plus de celui versé au Maroc. Il faudra donc faire des efforts dans ce sens pour encourager les médecins à rester et inciter ceux qui sont partis à revenir.

Quel est le rôle donc du privé dans la réussite de ce projet et quelle est sa vision en la matière?
Le privé est un partenaire essentiel. Des réunions ont été tenues avec le ministre de la santé et l’ANAM afin de mettre en place une feuille de route adéquate. D’autres rencontres sont prévues pour tracer les contours du partenariat public-privé. Nous pensons qu’il est temps de revoir notre politique de santé. Et cela à travers d’abord le renforcement du volet prévention. Il faut axer les efforts dans ce sens ce qui profitera à la fois au citoyen et à l’Etat. Pour certaines maladies, comme le diabète, les patients pourront faire face à de nombreuses complications s’ils ne sont pas pris en charge à temps. Ceci va leur coûter cher pour se soigner, et constituera donc un coût supplémentaire pour l’Etat. Aussi, il faudra valoriser le parcours de santé par le recours aux médecins généralistes qui occupent le tiers du total des médecins, alors que selon les recommandations de l’OMS, il faut que le pourcentage soit de 45 à 50% pour couvrir cette prévention. Au niveau du parcours de soins, a mon avis, il n’est pas normal qu’un patient soit orienté directement vers les médecins spécialistes pour les premières consultations. Ceci pourra provoquer un retard de diagnostic, et nécessiter des dépenses inutiles (radios, scanners…)… en gros, à la fois une perte de temps et d’argent. Dans le public, il est inconcevable que les RDV soient de 3 à 4 mois surtout pour certaines pathologies. Cela pourrait aggraver le cas des patients et nécessitera donc de lourds moyens pour accéder aux soins nécessaires.

La bonne gouvernance, un défi majeur
Sur le volet gouvernance, le législateur incombe aux autorités publiques la responsabilité de prendre l’ensemble des mesures nécessaires pour mettre en place un cadre de gouvernance permettant l’harmonisation des différents régimes de la protection sociale, notamment par l’adoption d’une instance unifiée pour la gestion des régimes. Le président du syndicat national des médecins du secteur libéral, Ahmed Benboujida, estime que pour un projet qui va démarrer début 2023, il faudrait accélérer la cadence pour garantir cette bonne gouvernance, gage de réussite du chantier. Selon lui, il faut qu’il y ait un consensus entre les caisses gestionnaires. Aussi, il propose une révision de la tarification nationale de référence pour le remboursement des patients et une participation active à l’équilibre des caisses à travers la prescription médicale (génériques par exemple), et d’avoir un parcours de soins coordonné et efficace pour avoir un diagnostic précoce et maitriser les dépenses de la santé, et surtout d’avoir une régulation efficace avec les différents partenaires…

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