Politique économique post-Corona: un bras de fer Akhannouch-Benchaâboun en perspective?

Le lundi 6 avril, un décret-loi est adopté en Conseil de Gouvernement donnant au ministre des Finances le droit de dépasser le plafond de la dette extérieure permis pour 2020. Si cette mesure a volé la vedette médiatiquement, les autres dispositions de la loi n’en étaient pas moins stratégiques, voire plus graves.

Il s’agit en fait de la décision d’arrêter tous les engagements de dépenses programmées par le corps de l’administration publique sauf les dépenses les plus indispensables que le décret énumère pour éviter toute mauvaise interprétation: salaires, dépenses des secteurs de la Santé,  de la Sûreté Nationale et des établissements à gestion autonome, les dépenses destinées à faire face au Covid19, l’eau, l’électricité, le loyer, les dépenses de compensation, les dépenses relatives au fonds de cohésion sociale et les dépenses de fonctionnement et d’investissement ayant un caractère urgent.

En gros, l’Etat veut serrer la vis en perspective d’une récession mondiale post-coronavirus où les recettes de l’export auront tendance à se tarir quand les dépenses liées aux importations, tout autant que les charges de fonctionnement, seront simplement incompressibles.

C’est ce qu’on appelle une politique d’austérité. Une politique qui passe mal auprès des entrepreneurs du pays car l’Etat est le principal moteur de la demande et de la croissance au Maroc. Un désengagement de l’Etat signifierait donc tout bonnement un arrêt cardiaque pour les entreprises marocaines.

En tout cas, il n’en fallait pas moins pour qu’une querelle rarissime éclate, par voie de presse interposée, entre deux ténors du gouvernement El Othmani, et qui sont, paradoxalement, membres du même parti: le RNI. Il s’agit d’un côté de Mohamed Benchaaboun, ministre des Finances et ingénieur en chef de la politique d’austérité en déploiement, et de Aziz Akhannouch, ministre de l’Agriculture, président du RNI et patron d’Akwa Group.

Dans une tribune publiée sur le site medias24.com, ce dernier n’y va pas par quatre chemins et ce dès le titre: « Soutenir la demande, maintenir l’offre, s’éloigner de l’austérité ».

Plus loin dans le texte, il livre le fond de sa pensée sur un ton visiblement irrité:

« le discours donnant la priorité aux recettes de l’Etat et posant l’équation aujourd’hui en termes de dualité entre le sauvetage de l’Etat ou celui des entreprises, doit absolument cesser. Ceux qui prônent aujourd’hui une politique d’austérité font une grossière erreur« . (Difficile de ne pas y voir une allusion faite au gouvernement et au département des Finances en particulier)!

Akhannouch va plus loin en formalisant une ébauche de théorie de relance basée sur la demande:

« Le moment n’est pas à l’austérité : Ce n’est pas le niveau d’endettement à l’instant T qui est important mais la trajectoire d’endettement à moyen et long terme. Devoir s’endetter pour surmonter un choc externe, subi, est normal ! (..) Toutefois, un plan de relance vertueux n’est pas simplement tributaire d’injection de monnaie nouvelle. Cette crise sanitaire est singulière, car elle challenge les recettes macroéconomiques de relance, telles qu’expérimentées dans le passé. En effet, pour que l’effort d’endettement de l’Etat permette un effet de levier salutaire, il s’agira d’insuffler une confiance inébranlable dans la relation tripartite {Etat – Entrepreneur – Citoyen} ».

Le président du RNI appelle ensuite à protéger les entreprises contre l’asphyxie et à émettre un message de confiance à leur adresse pour les inciter à investir et à travailler davantage. Quelques passages de cette tribune sont par ailleurs consacrés à l’importance de soutenir les dépenses de la Santé et à repenser la politique d’éducation.

Le moins que l’on puisse dire est que Akhannouch a été bien secoué par ce spectre de politique d’austérité au point de sortir l’artillerie lourde en termes de concepts économiques pour appeler à une rupture (rien que ça) par rapport aux modèles économiques en vigueur jusque-là et au risque de froisser son collègue au gouvernement et au parti.

Cette tribune fait également suite à un article publié il y a 4 jours par Tel Quel  où l’hebdomadaire rapporte « le récit des 48h qui ont fait reculer Benchaâboun (NDLR: par rapport à l’austérité) » et où l’on découvre que le samedi 4 avril, un grand patron s’était réuni avec une poignée d’’industriels dans une villa casablancaise et qu’il aurait tranché sans nuance: « C’est niet » (allusion faite au décret-loi polémique). Qui était ce grand patron ?

On le voit bien, Benchaaboun n’a pas reculé d’une once. Mieux, le 7 avril, soit le lendemain de l’adoption en Conseil de Gouvernement du décret contesté, il se fait le défenseur en chef de la politique d’austérité en affirmant devant le Parlement que: « le gouvernement n’a, à aucun moment, fait marche arrière quant à son projet de décret visant à suspendre certains engagements de dépenses ouverts au titre de la Loi de finances 2020 et qu’il n’est pas logique de continuer à dépenser comme si de rien n’était. Nous ne revenons pas sur la décision du gel des dépenses. Il nous reste juste à savoir quelle formule choisir: décret, décret-loi, circulaire, etc.».

Une semaine après, la querelle ne fait donc que commencer.

Qui aura finalement gain de cause: Akhannouch, « le réformateur » ou Benchaâboun, « le rigoriste »?

A suivre…

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